Amour, émeute et cuisine

Quelques pensées sur la civilisation, considérée dans ses aspects politiques, philosophiques, et culinaires, entre autres. Il y sera donc question de capitalisme, d'Empire, de révolte, et d'antiterrorisme, mais aussi autant que faire se peut de cuisine.

27 mai 2019

Aimer hier

Anders, Aimer hier

Aimer hier, de Günther Anders.

4ième de couverture : Si l'on connait le penseur de la déréalisation du monde, de la déshumanisation du quotidien, de la marchandisation générale, les lecteurs français n'ont pas eu encore accès aux écrits plus personnels rédigés par le philosophe allemand en exil.
Les textes qui composent ce volume, extraits de ses journaux intimes de New York des années 1947-1949, ont pour objet des seniments, les siens et ceux de ses compagnons de destin. Anders pour autant ne se livre pas en ces pages à l'exploration de sa vie intérieure, ni ne découvre des strates de son moi par goût de la confession. Les réactions émotionnelles qu'il consigne pour lui des exemples caractéristiques traduisant l'existence de fossés tant générationnels qu'intra ou interculturels, qu'il appréhende dans une perspective historique.
Anders a fait valoir, dans le premier volume de L'Obsolescence de l'homme, l'intérêt d'un histoire du sentiment ; les pages qui suivent portent l'esquisse d'un tel projet, et l'amour en constitue le fil rouge.

En 1979, Anders déclarait dans un entretien avec Mathias Greffrath : "[...] j'ai tenu un journal sur le fait amoureux en Amérique. au moment où je l'ai écrit, il s'appelait Lieben heute (Aimer aujourd'hui). Maintenant, je l'ai rebaptisé Lieben gestern (Aimer hier). Et s'il paraît un jour, il faudra sans doute qu'il s'appelle Lieben vorgestern (Aimer avant-hier)..."

Extrait n°1 : Que cette réhabilitation de l'amour, cette confusion entre un bouillonnement et une activité, cet usage d'une notion issue du travail ("la performance") pour désigner un sentiment, fasse l'effet d'une falsification aux yeux de ceux qui travaillent, en particulier de ceux qui, à force de travail, n'ont jamais pu accéder à l'amour, n'est pas seulement compréhensible, mais légitime.

Extrait n°2 : La conscience d'avoir partagé avec l'autre des expériences et des dangers confère un sentiment de proximité que les liens érotiques, si forts soient-ils, peuvent difficilement concurrencer.

Extrait n°4 : Désormais, la situation amoureuse est en contradiction avec la "réalité". Le sentiment d'une "discordance" dans les actes se fait jour.

Extrait n°5 : il est évident que l'amour représente, en soi, une ruse de la nature, une astuce qui permet de fixer sur un objet d'amour précis la pulsion "universelle".

Posté par PhilibertdePisan à 11:10 - Livres - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

22 mai 2019

Philosophie

Karl Marx, Philosophie

Philosophie, de Karl Marx.

Avec : Argent, Etat, prolétariat / Economie et philosophie / De l'abolition de l'Etat à la constitution de la société humaine / La Sainte Famille ou critique de la critique / L'idéologie allemande / La manifeste communiste / De la critique de l'économie politique / Du Capital.

Extrait n°1 : On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d'une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement. On s'apercevra qu'il ne s'agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l'avenir, mais d'accomplir les idées du passé. On verra enfin que l'humanité ne commence pas une oeuvre nouvelle, mais qu'elle réalise son oeuvre ancienne avec conscience.

Extrait n°2 : Dans l'Etat germano-chrétien, le pouvoir de la religion est la religion du pouvoir.

Extrait n°3 : La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit d'un état des choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

Extrait n°4 : De même que la philosophie trouve dans le prolétariat ses armes matérielles, de même le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes spirituelles [...]

Extrait n°5 : Là où il existe des partis politiques, chacun voit la cause de tout mal dans le fait que son adversaire est au gouvernail de l'Etat, et non pas lui. Même les politiciens radicaux et révolutionnaires cherchent la cause du mal non dans la nature de l'Etat, mais dans une forme spécifique de l'Etat, qu'ils veulent remplacer par une autre forme d'Etat.

Posté par PhilibertdePisan à 11:33 - Livres - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

21 mai 2019

Soirées des éditions AEC

Affiche soirée un noeud irrésolu d'âme copier

Soirée des éditions AEC

à l'occasion de la sortie de leur 2ième livre

"Un noeud irrésolu d'âme"

Vendredi 14 juin 2019

de 17h à minuit et plus

en présence de l'auteur, le poète Michel Ville

Posté par isabeaudeloere à 13:00 - Soutiens - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

20 mai 2019

Un avenir de merde pour cette France à la con ?

Votez Gilles de la tourette

VOTEZ GILLES DE LA TOURETTE

(Bande de fils de putes)

Posté par Leolonico à 09:22 - Affiches - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

18 mai 2019

Cuisine ripaille et soûlographie en littérature

Par jupiter, j'estime fortement les festins exquis dans les chambres bien closes. J'ai manqué ma vocation, j'étais né pour être sensuel. Le plus grand des sages est Philoxénès qui souhaita d'avoir un cou de grue pour goûter plus longuement les plaisirs de la table.

L'homme qui rit, Victor Hugo (1869)

Corne d'abondance02

Pour fêter l'événement, le roi, malgré son humilité, offre aux frères un bon repas dans le réfectoire qu'il partage avec eux. Au menu, des cerises et du pain très blanc, et les Français, selon leur coutume, arrosent abondamment le repas de vin et forcent les frères réticents à boire avec eux. Puis, ce sont des fèves fraîches cuites dans du lait, des poissons et des écrevisses, des pâtés d'anguille, du riz avec du lait d'amande et de la poudre de cinnamone, des anguilles rôties avec un excellent assaisonnement, des tourtes, des fromages et des fruits en abondance. Et tout cela servi avec courtoisie et empressement. Ils ont fait maigre, mais ce fut bombance. Le repas a été, malgré tout, royal.

Saint-Louis, Jacques Le Goff (1996)
d'après une chronique en latin de Salimbene de Parme, franciscain italien (1221-1288)

Corne d'abondance02

Autant que l'amour, en effet, la Cuisine demande un linge princier. Elle se harnache de dentelles. Trousseau de madone ou d'archiduchesse, la parure qui l'accompagne ne doit pas être inférieure à l'intrinsèque de sa beauté.

Laurent Tailhade*

[...]

 Il est des mets succulents qu'une mode irraisonnée délaisse et qu'une propagande justifiée va tirer de l'oubli.

Edouard Nignon*

*L'heptamérone des gourmets, ou les délices de la cuisine française, (1919)

Corne d'abondance02

Je mis fin à son laïus et lui dis que ce soir mon maître voulait lire certains livres dans sa cellule et désirait aussi y prendre son repas.
"M'en occupe, dit-il, j'y fais l'angelot en palette.
- Comment c'est ?
- Facilis. Tu prends de l'angelot pas trop vieux, ni trop salé et coupé en tranches minces, en bouchées carrées ou sicut te plaît. Et postea tu mettras un doigt de beurre ou de saindoux frais à réchauffer sobre la braisia. Et dedans vamos à déposer deux tranches d'angelot, et comme il te semble tendre, sucrum et cannelle supra positurum du bis. Et sers tout de suite in tabula, car il faut le manger todo chaud.
- Va pour l'angelot en palette", lui dis-je. Et il disparut vers les cuisines, en me disant de l'attendre. Il revint une demi-heure après, avec un plat recouvert d'un linge. L'odeur était bonne.

[...]

Le repas pour la légation fut superbe. L'Abbé devait fort bien connaître et les faiblesses des hommes et les usages de la cour papale (qui n'eurent rien pour déplaire, je dois le dire, aux minorites de fra Michel non plus). Avec des cochons fraîchement égorgés, il devait y avoir du boudin à la mode de Cassin, nous dit le cuisinier. Mais la malheureuse fin de Venantius les avait obligés à jeter tout le sang des cochons, et il n'y en aurait plus jusqu'à ce qu'ils en égorgent d'autres. Nous eûmes tout de même des pigeonneaux en salmis, macérés dans du vin de ce terroir, et du lapin rôti comme des cochons de lait, des miches de sainte Claire, du riz aux amandes de ces monts, autrement dit le blanc-manger des vigiles, des croûtons à la bourrache, des olives fourrées, du fromage frit, de la viande de mouton, des fèves blanches, et des douceurs exquises, gâteau de saint Bernard, friands de saint Nicolas, quatre-yeux de sainte Lucie, et des vins, et des liqueurs d'herbes qui mirent de bonne humeur même Bernard Gui, si austère d'habitude : liqueur de citronnelle, brou de noix, vin contre la goutte et vin de gentiane. On aurait dit d'une réunion de gloutons, si chaque gorgée ou chaque bouchée n'avait été accompagnée par de dévotes lectures.

Le Nom de la roseUmberto Eco (1980)

Corne d'abondance02

Concepteur nutritionnel

Corne d'abondance02

Et depuis la veille, Françoise, heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive nouveau, et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes sues d'elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l'effervescence de la création ; comme elle attachait une importance extrême à la qualité intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust (1918)

Corne d'abondance02

 Le temps de cuisson est une des durée les plus circonstanciées, une durée finement sensibilisée. La cuisson est ainsi un grand devenir matériel, un devenir qui va de la pâleur à la dorure, de la pâte à la croute. Elle a un commencement et une fin comme un geste humain.

[...]

L'imagination culinaire se forme précisément par l'intérêt pour le problème de la consistance en liant les sauces, en mêlant la farine, le beurre et le sucre. C'est à la cuisine que se réalise la fusion du matérialisme copieux et du matérialisme délicat.

[...]

Ecarter l'enfant de la cuisine, c'est le condamner à un exil qui l'éloigne de rêves qu'il ne connaîtra jamais. Les valeurs oniriques des aliments s'activent en en suivant la préparation.

[...]

La miche toute ronde sous l'action du levain se tend comme un ventre. Parfois la fermentation travaille ce ventre comme un borborygme ; une bulle vient crever à l'extérieur.

La Terre et les rêveries de la volontéGaston Bachelard (1947)

Corne d'abondance02

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.

Brillat-Savarin

Corne d'abondance02

[...] on trouverait deux manières de boire le vin, en lisant le vers d'André Frénaud dialectiquement, en animant les deux couleurs. "Le rouge des gros vins bleus." Car où est la substance : dans le rouge qui désigne ou  dans les intimités sombres ?

La terre et les rêveries du repos, Gaston Bachelard (1948)

Corne d'abondance02

Au tout début, l’artichaut semble fade. C‘est en le savourant que l’on découvre progressivement un parfum pur, délicieux et doux qui émerge de la platitude. Les Bretons vivant dans ce territoire calme, paisible et éloigné des vicissitudes, aiment à rechercher la saveur. Peut-être est-ce cette attitude face à la vie qui leur permet d’apprécier le délice subtil de l’artichaut et d’en faire leur aliment préféré.

Voyage d’un peintre chinois en Bretagne, HE Yifu (2002)

Corne d'abondance02

La science qui nourrit ne vaut-elle pas mieux que la science qui tue ?

Antonin Carême

Corne d'abondance02

Posté par Leolonico à 14:54 - Cuisine - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

Soirée pour la sortie du deuxième livre des éditions AEC

Carton invitation 14 juin 2019 copier

Posté par PhilibertdePisan à 12:40 - Soutiens - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

16 mai 2019

Un nœud irrésolu d'âme

Un noeud irrésolu d'âme

Un noeud irrésolu d'âme, de Michel Ville :

4ième de couverture : La césure, l'instance brûlante de l'amour, scandent les lignes de répétitions. In-folio, divagué, sculpté, dans le parcours de telle ou telle perception, bruissante, blanche, et tout ce crayonné, hâtif, malheureux, de l'homme, de l'amant, de celui qui se penche encore une fois pour parler.

15€ (pas de frais de port - 50 pages, broché, 13 x 19 cm)

Pour acheter ce livre par carte bancaire, cliquez sur le bouton paypal ci-dessous :

 

En tant qu'association de loi 1901, les éditions A.E.C ont besoin de votre soutien pour pouvoir publier livres et autres oeuvres à venir en toute indépendance, aussi pouvez-vous nous soutenir en faisant un don à votre convenance en cliquant sur le bouton ci-dessous :

 

 

Pour celles et ceux qui n'aiment pas payer par internet, il est possible bien sûr d'envoyer un chèque aux "éditions AEC, 32 rue de la résistance, 42000 Saint-Etienne".

Le livre est également en vente dans les librairies suivantes :

- Quartier Latin, 6 rue Georges Teissier, 42000 Saint-Etienne.

- Lune et l'Autre, 19 rue Pierre Bérard, 42000 Saint-Etienne.

- Atelier PERS, 16 rue Seguin, 42100 Saint-Etienne.

- La Ciguë, 14 rue Sainte-Catherine, 42000 Saint-Etienne.

Pour nous contacter, écrire aux editionsaec@gmail.com

On pourra aussi commander les deux autres ouvrages publiés par cet auteur chez Lulu, ici : "Écueil" / "Sang Dessus Dessous".

Posté par Leolonico à 11:19 - Editions A.E.C - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

13 mai 2019

ATOMIK TOUR

Atomik tour

ATOMIK TOUR

mercedi 15 mai 2019

à partir de 20h au Dix-Sept

Posté par Leolonico à 19:20 - Soutiens - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

La terre est plate et les violences policières n'existent pas

La terre est plate et les violences policières n'existent pas

La terre est plate et les violences policières n'existent pas

Posté par Leolonico à 09:18 - Tags & Banderoles - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

06 mai 2019

Lettre de Thomas P., incarcéré depuis le 12 février 2019

Après l’acte 13, le 10 février sur les journaux paraissait le nom de Thomas P., figure du "super casseur".
Mais depuis c’est le silence. Cela fait trois mois qu’il est enfermé à Fleury Mérogis en préventive sous le coup d’une instruction criminelle. Pour que son isolement cesse, Thomas nous*

a fait parvenir une lettre écrite en cellule qui revient sur les raisons qui l’ont amené à se battre aux côtés des Gilets Jaunes.

Prison de Fleury Mérogis


LETTRE D’UN GILET JAUNE EN PRISON

Le 29/04/2019.

Bonjour,

Je m’appelle Thomas. Je fais partie de ces nombreux Gilets Jaunes qui dorment en ce moment en prison. Cela fait près de 3 mois que je suis incarcéré à Fleury-Mérogis sous mandat de dépôt criminel.

Je suis accusé de pas mal de choses après ma participation à l’acte XIII à Paris :

« dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui »

« dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui par un moyen dangereux pour les personnes » (incendie d’une Porsche)

« dégradation ou détérioration de bien par un moyen dangereux pour les personnes commise en raison de la qualité de la personne dépositaire de l’autorité publique de son propriétaire » (le ministère des armées)

« dégradation ou détérioration d’un bien destiné à l’utilité ou la décoration publique » (attaque sur une voiture de police et une voiture de l’administration pénitentiaire)

« violence aggravée par deux circonstances (avec arme et sur dépositaire de l’autorité publique) suivi d’incapacité n’excédant pas 8 jours » (l’arme serait une barrière de chantier, toujours sur la même voiture de police, 2 jours d’ITT pour le traumatisme)

« violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité »

« participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction ou dégradation de biens ».

J’ai effectivement commis une partie des actes que recouvrent ces formulations un peu ronflantes… Et je les assume. J’ai bien conscience qu’écrire cela risque de me faire rester un peu plus de temps en prison et je comprends très bien tous ceux qui préfèrent ne pas revendiquer leurs actes devant la justice et parient sur une éventuelle clémence.

Quand on lit cette longue liste de délits et leurs intitulés, il y a de quoi me prendre pour un fou furieux, n’est-ce pas ? C’est d’ailleurs comme ça que l’on m’a décrit dans les media. Enfin, on m’a plutôt réduit à un mot bien pratique : « casseur ». Simplement. « Pourquoi ce type a cassé? – Parce que c’est un casseur, c’est évident. » Tout est dit, circulez il n’y a rien à voir et surtout, rien à comprendre. À croire que certains naissent « casseur ». Cela évite d’avoir à se demander pourquoi tel commerce est ciblé plutôt que tel autre, et si par hasard ces actes n’auraient pas un sens, au moins pour ceux qui prennent le risque de les accomplir.

Il est d’ailleurs assez ironique, que je me retrouve affublé du stigmate de « casseur », notamment parce que la chose que j’apprécie le plus dans la vie, c’est la construction. Menuiserie, charpente, maçonnerie, plomberie, électricité, soudure… Bricoler, réparer tout ce qui traîne, construire une maison de la dalle aux finitions, c’est ça mon truc. Après, c’est vrai, rien de ce que j’ai construit ou réparé ne ressemble à une banque ou à une voiture de police.

Dans certains médias, on m’a aussi traité de « brute », pourtant je n’ai jamais été quelqu’un de violent. On pourrait même dire que je suis doux. À tel point que cela m’a rendu la vie compliquée pendant l’adolescence. Bien sûr, dans la vie, on passe tous par des situations difficiles et on s’endurcit. Après, je ne cherche pas à dire que je suis un agneau ni une victime.

On n’est plus innocent quand on a vu la violence « légitime », la violence légale : celle de la police. J’ai vu la haine ou le vide dans leurs yeux et j’ai entendu leurs sommations glaçantes: «dispersez-vous, rentrez chez vous ». J’ai vu les charges, les grenades et les tabassages en règle. J’ai vu les contrôles, les fouilles, les nasses, les arrestations et la prison. J’ai vu les gens tomber, en sang, j’ai vu les mutilés. Comme tous ceux qui manifestaient ce 9 février, j’ai appris qu’une nouvelle fois, un homme venait de se faire arracher la main par une grenade. Et puis je n’ai plus rien vu, à cause des gaz. Tous, nous suffoquions. C’est à ce moment-là que j’ai décidé ne plus être une victime et de me battre. J’en suis fier. Fier d’avoir relevé la tête, fier de ne pas avoir cédé à la peur.

Bien sûr, comme tous ceux qui sont visés par la répression du mouvement des Gilets Jaunes, j’ai d’abord manifesté pacifiquement et au quotidien, je règle toujours les problèmes par la parole plutôt que par les poings. Mais je suis convaincu que dans certaines situations, le conflit est nécessaire. Car le débat aussi « grand » soit il, peut parfois être truqué ou faussé. Il suffit pour cela que celui qui l’organise pose les questions dans les termes qui l’arrangent. On nous dit d’un côté que les caisses de l’État sont vides mais on renfloue les banques à coups de millions dès qu’elles sont en difficulté, on nous parle de « transition écologique » sans jamais remettre en question le système de production et de consommation à l’origine de tous les dérèglements climatiques¹. Nous sommes des millions à leur hurler que leur système est pourri et ils nous expliquent comment ils prétendent le sauver.

En fait, tout est question de justesse. Il y a un usage juste de la douceur, un usage juste de la parole et un usage juste de la violence.

Il nous faut prendre les choses en main et arrêter d’implorer des pouvoirs si déterminés à nous mener dans le mur. Il nous faut un peu de sérieux, un peu d’honneur et reconnaître qu’un certain nombre de systèmes, d’organisations et d’entreprises détruisent nos vies autant que notre environnement et qu’il faudra bien un jour les mettre hors d’état de nuire. Ça implique d’agir, ça implique des gestes, ça implique des choix : manif sauvage ou maintien de l’ordre ?

À ce propos, j’entends beaucoup de conneries à la télé, mais il y en a une qui me semble particulièrement grossière. Non, aucun manifestant ne cherche à « tuer des flics ». L’enjeu des affrontements de rue c’est de parvenir à faire reculer la police, à la tenir en respect : pour sortir d’une nasse, atteindre un lieu de pouvoir ou simplement reprendre la rue. Depuis le 17 novembre, ceux qui ont menacé de sortir leur armes, ceux qui brutalisent, mutilent et asphyxient des manifestants désarmés et sans défense, ce ne sont pas les soit-disant « casseurs », ce sont les forces de l’ordre. Si les médias en parlent peu, les centaines de milliers de personnes qui sont allées sur les ronds-points et dans les rues le savent. Derrière leur brutalité et leurs menaces, c’est la peur qui se cache. Et quand ce moment arrive, en général, c’est que la révolution n’est pas loin.

Si je n’ai jamais eu envie de voir mon nom étalé dans la presse, c’est désormais le cas, et comme je m’attends à ce que journalistes et magistrats épluchent et exposent ma vie personnelle, autant prendre moi-même la parole². Voilà donc ma petite histoire. Après une enfance somme toute assez banale dans une petite ville du Poitou, je suis parti dans la « grande ville » d’à côté pour commencer des études, quitter le foyer familial (même si j’aime beaucoup mes parents), commencer la vie active. Pas dans le but de trouver du travail et de prendre des crédits, non, plutôt pour voyager, faire de nouvelles expériences, trouver l’amour, vivre des trucs dingues, l’aventure quoi. Ceux qui ne rêvent pas de cela à 17 ans doivent être sérieusement dérangés.

Cette possibilité-là, pour moi, c’était la fac mais j’ai vite déchanté face à l’ennui et l’apathie régnants. Puis coup de chance, je suis tombé sur une assemblée générale au début du mouvement des retraites. Il y avait des gens qui voulaient bloquer la fac et qui ont attiré mon attention. J’en ai rencontré quelques-uns qui voulaient occuper un bâtiment et rejoindre les dockers. Le lendemain, je les ai accompagné pour murer le local du Medef et taguer « pouvoir au peuple » sur les parpaings tout frais. Voilà le jour où l’homme que je suis aujourd’hui est né.

J’ai donc étudié l’Histoire parce qu’on parlait beaucoup de révolution et que je ne voulais pas parler depuis une position d’ignorant. Mais très vite, je décidais de quitter la fac. Le constat était simple, non seulement on en apprenait bien plus dans les bouquins qu’en cours mais en plus de cela je n’avais pas envie de m’élever socialement pour devenir un petit cadre aisé du système que je voulais combattre. Là c’était le vrai début de l’aventure.

Ensuite, j’ai vécu avec plein de potes en ville ou à la campagne, c’est là que j’ai appris à tout réparer, à tout construire. On essayait de tout faire nous-mêmes plutôt que de bosser pour l’acheter. Un peu une vie de hippie, quoi! À la différence qu’on savait qu’on n’allait pas changer le monde en s’enterrant dans notre petit cocon auto-suffisant. Alors, j’ai toujours gardé le contact avec l’actualité politique, je suis allé à la rencontre de celles et ceux qui, comme moi dans le passé, vivaient leur premier mouvement.

Voilà comment j’ai rejoint les Gilets Jaunes depuis maintenant quatre mois. C’est le mouvement le plus beau et le plus fort que j’ai jamais vu. Je m’y suis jeté corps et âme, sans hésitation. L’après-midi de mon arrestation, plusieurs fois des gens sont venus vers moi pour me saluer, me remercier ou me dire de faire attention à moi. Les actes que l’on me reproche, ceux que j’ai commis et les autres, ils sont en réalité collectifs. Et c’est précisément de cela dont le pouvoir à peur et c’est pour cette raison qu’ils nous répriment et nous enferment individuellement en tentant de nous monter les uns contre les autres. Le gentil citoyen contre le méchant « casseur ». Mais de toute évidence, ni la matraque ni la prison ne semblent arrêter ce mouvement. Je suis de tout cœur avec celles et ceux qui continuent.

Depuis les murs de Fleury-Merogis, Thomas, gilet jaune.

* Comité de soutien à Thomas P. (Cf. ICI)

Posté par isabeaudeloere à 13:10 - Nos positions - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
 
Anti-Terrorisme
Manifestations Monde en lutte Nos positions Soutien Tags cuisine TEFMORB Chants révolutionnaires Liens
« mai 2019 »
dimlunmarmerjeuvensam
   1 2 3 4
5 67 8 9 10 11
12 1314 15 1617 18
19 20212223 24 25
26 2728 29 30 31  
Flux RSS des messages
Flux RSS des commentaires