Amour, émeute et cuisine

Quelques pensées sur la civilisation, considérée dans ses aspects politiques, philosophiques, et culinaires, entre autres. Il y sera donc question de capitalisme, d'Empire, de révolte, et d'antiterrorisme, mais aussi autant que faire se peut de cuisine.

18 octobre 2016

Pourquoi nous détestons la police

Pourquoi nous détestons la police

 

Parce que bientôt plus un geste, plus une rue, plus aucun recoin de nos existences n'échapperont à sa surveillance, à sa manière mal embouchée de punir. Nous détestons la police, oui, parce que nous détestons le contrôle.

Nous détestons la police, parce qu'elle est cette incarnation sur le terrain de nos existences de tout ce qui veut notre bien au détriment de nous-mêmes. Nous détestons la police, oui, parce qu'en enfants perdus et joyeux que nous sommes, nous refusons toutefois d'être infantilisés.

Nous détestons la police, parce qu'elle a pour objet de nous enceindre dans une légalité qui n'a rien d'une partie de plaisir, puisqu'il est patent que la loi, en se fondant sur l'exception, ne garantit jamais la liberté mais bel et bien toujours l'exclusion. Autrement dit, nous détestons la police parce qu'elle est ce dispositif qui assure férocement le maintient de la plèbe dans une situation de survie misérable, et qu'il s'ensuit qu'elle a pour fonction principale de protéger ceux qui ont de ceux qui n'ont pas, "l'individualiste" avoir-marchand mortifère de l'être-en-commun libre et vital - nous sommes contre la police parce que de notre côté nous ne voulons que le règne égalitaire du don et du partage, et qu'aucun autre règne ne saurait trouver grâce à nos yeux.

Nous détestons la police, parce qu'elle ne nous fait que tristement rire, non pas d'elle, mais à ses dépens lors de ces quelques moments où nous sommes happés par le jeu ou par l'un de ces fameux chefs-d'oeuvre dont le cinéma français possède le secret, tel que le très sérieux "gendarme de Saint-Tropez", ou le ô combien comique "L627".

Nous détestons la police, parce qu'elle est cet appareil de coagulation des choses telles qu'elles sont présentement, cet appareil au sein duquel dès lors rien n'est plus aimable que l'incompétence : un "bon flicard" s'avère toujours plus nuisible à la vie réelle qu'un flic inefficace. Nous la détestons, parce qu'en tant que bras armé de ce qui nous tue lentement mais sûrement, elle est l'un des principaux remparts empêchant l'effondrement d'une civilisation à l'agonie pourtant depuis près de cinquante ans.

Nous détestons la police parce qu'il n'y a d'ordre qu'injuste et inégalitaire - et d'abord injuste d'être inégalitaire -, et que nous sommes pour cette égalité sans laquelle n'existe ni justice ni liberté. Nous la détestons, oui, parce qu'elle a presque toujours été du côté des collaborations les plus funestes, parce qu'elle a permis nombre de rafles et déporté nos aïeux dans des camps, parce qu'elle a noyé certains de nos parents dans la seine, enfermé expulsé ou tué nos ami.e.s, parce que nous n'oublions ni Mesrine ni Baader ni Meinhof ni Malik Oussekine, ni Rémi Fraisse ni Zied et Bouna, ni non plus tant d'autres qui chaque année se pendent soi-disant aux radiateurs des commissariats, et nous en passons.

Bref, nous détestons la police, oui, parce qu'entre la vie que nous exigeons et la misérable survie à laquelle présentement l'Empire-marchand nous assigne, celle-ci sera toujours cet obstacle qui nous fait face afin de sauvegarder la seconde, et plus encore maintenant qu'elle est à son crépuscule.

Enfin, parce que la police est la pseudo-paix réellement armée pour la guerre "sociale",

nous assumons ici de nous organiser contre elle pour assurer notre auto-défense.

L'A.E.C., le 18 octobre 2016

 

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Ce texte est tiré d'un autre (dont nous ignorons l'origine) que nous avons légèrement modifié, notamment en remplaçant "nous haïssons" par "nous détestons", parce que de notre côté nous ignorons la haine, laquelle par ailleurs nous semble toujours plus excessive que radicale. Que la détestation nous suffise, c'est l'évidence, et la colère qui l'accompagne.

Nous laissons à dispositon ci-dessous le texte d'origine :

Pourquoi nous haïssons la police

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18 juin 2016

Car révolution n'est pas un mot dans nos bouches, mais un feu dans notre cœur

« Quatre jours de débat autour du casseur invisible, puis une semaine autour de la police et de ses méthodes. C’est, à tout prendre, la meilleure manière de ne pas parler de ce qui se passe en ce moment même, dans tant de villes du pays. »


Quoi ? Depuis que vous êtes établi en corps du peuple, vous n’avez pas encore le secret d’obliger tous les riches à faire travailler tous les pauvres ? Vous n’en êtes donc pas aux premiers éléments de la police."

Voltaire

 

La lumière de la publicité obscurcit tout. C’est sa vocation. Mais il y a des moments où le caractère dilatoire du débat public atteint un point de comble. Tout se qui s’y dit ajoute à la confusion, jusqu’à ce que celle-ci soit totale ; il est temps alors de se reposer et de partir en week-end. Nous venons de vivre dix jours d’un tel paroxysme. Quatre jours de débat autour du casseur invisible, puis une semaine autour de la police et de ses méthodes. C’est, à tout prendre, la meilleure manière de ne pas parler de ce qui se passe en ce moment même, dans tant de villes du pays.

Faut-il commencer par dire ce qui est, puis donner à voir les stratégies visant à le recouvrir, ou décrire d’abord le théâtre des opérations gouvernementales et seulement ensuite l’obscur objet de tant de manœuvres ? Pour une fois, on choisira la première méthode d’exposition.

Lundiam 01

Ce qui se passe en ce moment en France, on l’a assez dit, ne peut être décrit comme un « mouvement », a fortiori comme un « mouvement social », dont on pourrait guetter la fin et disserter chaque semaine sur les signes qui l’annoncent. Nous sommes entrés dans une phase politique de plateau, un moment de forte intensité conflictuelle qui durera jusqu’à la présidentielle et qui prendra des formes, traversera des luttes très différentes durant cette période ; et qui aura effectivement eu pour signal de départ la loi de trop – la loi « travaille ! ». Ce qui se passe depuis le 9 mars, c’est que des forces autonomes sont en train de s’agréger. Ce qui ne cesse de croître depuis lors, ce n’est ni la combativité des centrales syndicales, ni le nombre des participants aux AG de Nuit Debout, mais la masse de manifestants déterminés à prendre la tête des cortèges officiels, en dehors de toute affiliation. Se donne alors à voir dans la rue un processus plus souterrain : la rencontre de semaine en semaine plus consistante entre des bandes de lycéens, d’étudiants, de syndicalistes sincères, de chômeurs, de salariés, de déçus de toutes sortes de provenance et dont le dénominateur commun est qu’ils sont déterminés à ne plus être gouvernés comme ils l’ont été, et pour certains à ne plus être gouvernés du tout. Si la police, les médias ou les services d’ordre des syndicats ont tant de mal avec cette agrégation qui tient désormais la tête des manifestations, c’est précisément parce qu’elle est inassignable, que chacun est ici sorti de sa case et que tout cela peut faire bloc, mais n’est pas un bloc. Nul n’est plus à sa place. Ici commence la fin du maintien de l’ordre.

C’est ce surgissement qui rend si fébrile le régime, et d’abord le ministère de l’Intérieur. Cette puissance qui ne cesse de passer des paliers – qui commence à occuper des lieux en dur, et non plus des places désertes, qui commence à maîtriser l’usage des banderoles renforcées, des cagoules, des masques à gaz et des grilles d’arbre en fonte pour débiter du pavé ou du bitume – vise le renversement de l’état de choses existant, et donc fatalement celui du régime. Son premier effet d’ensemble est de rendre impossible le lancement de la campagne présidentielle, tant l’intensité politique qu’elle porte s’impose à l’insignifiant « débat politique ». Sa victoire, si victoire il y a, résidera dans le fait de déployer une richesse de formes et de vie telle, dans l’année qui vient, que la politique telle que nous l’avons connue disparaîtra sans regret et l’élection présidentielle n’aura pas lieu. Elle a vocation à finir ce monde finissant mais qui voudrait bien encore finir pendant quelques siècles. Nous parlons d’un mélange de désertions, de luttes hors contrôle, de soulèvements, de destitutions, qui sont comme la conclusion logique à l’état de discrédit du personnel d’encadrement de cette société. Quoi de plus naturel que de renverser ceux dont le pouvoir vous semble obscène ? Or c’est cette question stratégique du soulèvement et de la destitution que viennent opportunément occulter tous les débats publics, toute les discussions en AG sur la question de la « violence », des « casseurs » et de la police. L’histoire nous apprend que l’on ne parle plus de la « violence » des insurgés dès lors qu’ils ont vaincu. S’il y a une question qui devrait occuper toutes nos discussions et solliciter toute notre intelligence, c’est de savoir comment nous allons réussir à renverser ce qui nous gouverne une fois pour toutes. Cette visée, au reste, est partagée par le plus sauvage des émeutiers comme par le plus pacifiste des votants de Nuit debout, quel que soit le désaccord sur les moyens à employer.

Lundiam 02

Une fois cela posé, les événements des dix derniers jours sont infiniment plus lisibles.

Le 28 après-midi, le ministère de l’Intérieur commence à prendre la mesure de la force accumulée contre lui dans tout le pays, et de la rage qui l’habite : dans un grand nombre de villes, les manifestations ont viré à l’émeute. Les slogans entendus récapitulent dix années de mûrissement sous-jacent : dans la capitale, le « Paris, debout ! Soulève-toi ! » remonte des moments forts de la lutte anti-CPE tandis que « tout le monde déteste la police » atteste que la mort de Rémi Fraisse n’est pas en voie d’être pardonnée. Dans le même temps, Gazeneuve apprend qu’à la suite d’une opération lynchage menée par la BRI de Rennes – un groupe d’une trentaine de policiers a pris à revers, en empruntant le métro, un cortège de manifestants qui refluait pour l’attaquer de dos, sans sommation, et mettre en pièces ceux qui tenaient une banderole renforcée – un étudiant a perdu un œil : un flic lui a tiré dessus au LBD 40 à deux mètres de distance. Il faut en urgence communiquer, c’est-à-dire présenter une version du réel qui défie tant les faits que la plus simple logique mais qui semble, au prix d’une petite opération magique, tout à fait normale. En l’espèce, il faut d’un côté devancer l’effet de déflagration probable de ce qui s’est passé à Rennes et, de l’autre, livrer une explication des émeutes qui en limite la propagation. On monte donc en épingle le cas d’un policier en civil qui s’est fait casser la mâchoire à Paris lors d’une mauvaise manœuvre de maintien de l’ordre en disant qu’il est hospitalisé, « très grièvement blessé », « en urgence absolue », etc., puis, comme cela passe, on hausse à trois le nombre des fonctionnaires « grièvement blessés », et l’on s’empresse de dresser la martyrologie policière de la journée : des dizaines de policiers atteints, des centaines depuis le début du mouvement, un scandale – tout cela doit cesser. Il s’agit d’insinuer dans les esprits que c’est la police qui serait la véritable victime de ce mouvement, et non tous ceux qui se font régulièrement fracasser la tête à coups de matraques, éborgner à coups de flashball, gazer ou meurtrir la chair par des grenades de désencerclement. Puis on livre l’explication à tant de désordres : ce n’est pas que ce gouvernement aurait fini par s’attirer une haine éruptive d’à peu près tout le monde, ni que les gens trouveraient un peu olé-olé la loi qu’il compte de toute façon faire adopter, non : ce sont les « casseurs », et même un petit groupe de 200 casseurs « organisés », qu’il s’agit de réduire. Faire du problème public numéro 1 non plus le gouvernement lui-même, mais les « casseurs » et les moyens de les neutraliser, réclame une collaboration sans faille des médias. Or justement, ce qui étonne le gouvernement au premier chef, c’est comment son plan com’, pourtant grossier, fonctionne. Les médias, qui ne comprennent rien à ce qui se passe, mais savent bien qu’ils ont tout à y perdre, s’empressent de reprendre à leur compte toute la panoplie discursive que l’on a si gentiment préparée pour eux. On ne parlera plus, dès lors et pendant trois jours, que de policiers malmenés et de « black bloc », d’« anarchistes », d’« insurrectionnistes », d’« autonomes » - sorte de lie historique qui aurait toujours existé, qui semble se reproduire dans quelque bas-fonds inexplicable de l’histoire où elle mène sa vie parallèle et, telle les rats, investit la ville par vagues dès que l’autorité reflue ; alors elle casse tout sans motif, puis s’en retourne en silence dans son antre crasseuse et certainement souterraine. Ce plan com’ si réussi culmine avec la déclaration martiale de Gazeneuve où il menace, la veille du 1er mai, les manifestants – déclaration qui sonne comme un blanc-seing à la police de casser le nombre de crânes qu’il lui chante, comme au bon temps de Jules Moch, à l’occasion de la fête des travailleurs : « « Je veux indiquer à ceux qui sont dépourvus d’idéal et qui sont animés par le seul instinct de la violence qu’ils seront inlassablement interpellés et poursuivis par les forces de police et par la justice ». Dans le même temps, avec l’approche de l’examen de la loi à l’Assemblée, on entend sonner la fin de récré de « Nuit Debout ». Les organisateurs eux-mêmes sont lassés de ce spectacle qui tourne en rond, dont le processus est relativement incontrôlable et qui n’a plus à leur apporter que des ennuis et des désaveux. L’espoir de certains socialistes de trouver dans « Nuit Debout » un nouveau vivier à canaliser vers le processus présidentiel à coups d’incitation au « réalisme » a fait long feu. C’est ainsi qu’est décidé de vider une première fois manu militari, sans raison valable et sans sommation, la place de la République ce 28 avril au soir. On arguera, ici encore, ici toujours, de quelques « casseurs » inexistants. C’est un coup d’essai, au plan militaire autant que médiatique. Et là aussi, dans cette phase de grande veine, tout passe comme un courrier à la Poste. Les médias, dans l’ensemble absents de la place ce soir-là, reprennent à la virgule près la version policière et ne consacrent que peu de lignes à cette évacuation pourtant osée. En deux mots : tout baigne. Ce qui doit être dit est dit, ce qui doit être tu est tu. Les collègues journalistes font le job. Comme il est bon de bosser à la cellule « communication » de la place Beauvau, avec correspondant de l’AFP à demeure !

Lundiam 03

Le terrain est préparé au mieux pour le 1er Mai. L’enchaînement envisagé est de nasser les « casseurs », puis, en ayant ainsi produit le sujet du désordre comme une réalité bien distincte des cortèges syndicaux, d’expulser la place de la République sous prétexte d’infiltration de « Nuit Debout » par ces mêmes « casseurs ». Manque de bol : si les forces autonomes qui tiennent depuis plus d’un mois la tête des cortèges syndicaux sont bien là, leur composition n’a pas la pureté des fantasmes policiers : ce ne sont pas 300 « black blocs » cagoulés et vêtus de noir des pieds à la tête, mais des milliers de manifestants quelconques qui, une fois encerclés, ont des amis dans tout le reste de la manifestation ; manifestation qui ne veut pas se laisser dérouter par la police afin d’isoler, voire contrôler, le cortège des « fauteurs de trouble » ainsi nassés. La tentative de délimiter les « autonomes », comme le 28 avril à Paris, ne marche pas, car il n’y a pas d’ « autonomes », il n’y a que des êtres qui se conduisent, en situation, de manière autonome. Celui qui dit « être autonome » a toujours-déjà cessé de l’être. Et c’est toute la manifestation qui arrive ainsi à la place de la Nation au cri de « nous sommes tous des casseurs » et « tout le monde déteste la police ». Ce qui ne constitue pas un franc succès, du point de vue policier. On expulsera et noiera quand même sous les gaz la place de la République, en arguant de provocations qui n’ont évidemment pas eu lieu. Mais il fallait bien dérouler le plan jusqu’au bout, même s’il ne marche pas ; et puisque l’on avait tout le dispositif sous la main à Nation, il eût été scandaleux de n’en pas faire usage à République. Autour du fiasco du 1er Mai, c’est tout le plan com’ du ministère qui s’est retourné contre lui-même. Tout comme on n’avait parlé que des « casseurs » dans les jours précédents, on n’a plus parlé par la suite que de la police, du maintien de l’ordre et des subtilités de cet art brutal – jusqu’à l’annonce de la manifestation des flics le 18 mai à République. La boucle est bouclée : la police se constitue en force autonome à son tour, en force autonome contre-révolutionnaire. Et elle vient au contact. La police n’est plus un simple instrument aux mains de gouvernants méprisés de tous : précisément parce qu’elle est le dernier levier entre leurs mains, elle est aussi devenue leur maître. Elle peut sans crainte accuser le régime d’être de mèche avec les « casseurs », laissant ainsi entrevoir le traitement qu’elle pourrait réserver, un de ces jours, aux uns comme aux autres. Le régime n’est plus qu’un joujou aux mains de sa police. On a coutume de se plaindre de l’impunité de celle-ci, c’est ne pas comprendre que son impunité est celle du souverain, tout comme son arrogance est celle du parvenu.

Stratégiquement, la situation est des plus simples : nous voulons destituer ce qui nous gouverne ; et ce qui gouverne veut se maintenir, à n’importe quel prix. Il n’y a pas de question de « violence » là-dedans : il y a deux volontés qui s’affrontent : nous voulons les renverser et ils ne le veulent pas. Libre à eux. L’affaire sera tranchée sous les yeux de tous. En attendant, il n’y a plus de position neutre : tous ceux qui s’expriment autour de ce qui gronde en France en ce moment se rangent d’un côté ou de l’autre, pour la destitution du gouvernement ou contre elle. Entre les deux, il n’y a rien. Car « révolution » n’est pas un mot dans nos bouches, mais un feu dans notre cœur.

Lundiam 04

Original à lire sur LundiMatin

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15 juin 2016

Nous ne voulons pas l'ersatz et la migraine !

PDF ICI

De quelques considérations dans lesquels nous ne communiquerons pas sur la pseudo-violences de quelques manifestants lors de la manifestation parisienne du 14 juin 2016, mais où nous essaierons de contribuer modestement à la lutte en cours.


Une conscience sans scandale est une conscience aliénée.
G. Bataille, La littérature et le mal.

Nos seules manifestations, restant rares et brèves dans les premières années, voulaient être complètement inacceptables ; d'abord surtout par leur forme et plus tard, s'approfondissant, surtout par leur contenu.
G. Debord, Panégyrique


Exorde

Le haut degré de séparation/division entre les individus et l'objet de leurs « activités », entre les individus et la nature, et bien sûr entre les individus eux-mêmes, que les divers dispositifs de la domination marchande n'ont cessé d'imposer toujours plus profondément depuis plus de deux siècles, a commencé de vaciller ici et maintenant sur ses bases. La lutte « sociale » qui a débuté en France voici environ trois mois - et dont nous pouvons dire qu'elle s'inscrit, au moins partiellement, dans la continuité de celle qui en Grèce commença dans le courant de l'année 20091 - a d'ores et déjà en effet permis de rompre, quoique imparfaitement, avec un train-train quotidien mortifère où l'isolement de chacun ne l'enviait jamais en rien à la misère de cette survie qui, à peine assurée, était toujours de plus en plus connue de presque tous. Partout là où ne subsistait plus il y a peu qu'un sommeil peu reposant – tant il est vrai que le repos lui-même n'était plus guère consenti qu'à crédit -, reparaissent aujourd'hui la libre palabre et les débordements vitaux de la révolte.
Mais qu'un tel mouvement ait de quoi nous réjouir ne doit pas nous dispenser d'en observer en sus les limites et les failles ; la révolte n'est pas la révolution, moins encore l'assurance de sa victoire.


Nuit Debout

Ainsi avons-nous pu constater deux fâcheuses tendances lors des rassemblements dits de « Nuit Debout », deux fâcheuses tendances qui, à dire vrai, diffèrent bien plus quantitativement que qualitativement, puisqu'il est patent que si l'une apparaît le plus souvent à chaque fois qu'une grande quantité de personnes sont rassemblées, l'autre au contraire n'apparaît qu'au sein de réunions dont les participants vont s'avérer peu nombreux et, conséquemment, peu visibles.
La première tendance, qui consiste donc à multiplier inlassablement les assemblées générales et les votes, conduit nécessairement à reproduire ce qu'elle prétendait d'abord critiquer, en ceci qu'elle ne fait de toutes façons d'emblée qu'en reprendre les dispositifs pseudo-démocratiques réellement aliénés. Le vote, en effet, au contraire de la libre palabre évoquée ci-dessus, contraint souvent à des prises de décisions qui n'avaient rien d'indispensables et qui, de ce seul fait justement qu'elles n'étaient pas indispensables, s'avèrent fréquemment provoquer, à plus ou moins long terme, de la division ; laquelle division ne manquera pas bientôt de recréer les vieux clivages politiques nés de la falsification spectaculaire-marchande. De son côté, l'assemblée générale – qu'elle soit suivie d'un vote ou non -, d'être toujours déjà en elle-même une succession de courtes paroles écoutées sans répliques possibles ou presque, ne peut que finir en dernière analyse par générer chez la plupart des participants un ennui tel que l'épuisement ne tardera pas de les gagner bientôt. Comment, d'ailleurs, se pourrait-il qu'il en soit autrement pour des populations déjà si fatiguées par le système électif officiel qu'elles en sont heureusement venues à s'abstenir majoritairement d'aller aux urnes. Bref, à plus ou moins longue échéance, la forme « assemblée générale/vote » ne peut que finir par se coaguler en puissance abstraite-séparée répondant aux intérêts des quelques-uns sur place qui auront su, plus ou moins consciemment, faire accroire l'universalité de ces intérêts, ou défaire le mouvement en le replongeant dans le néant duquel il avait émergé.
La seconde tendance, qui n'exclut pas entièrement la première en tant au moins qu'elle ne s'affranchit pas toujours non plus du dispositif de la votation2, a toutefois de particulier ceci qu'elle s'apparente bien plutôt à des réunions « d'alcooliques anonymes » qu'à celle de conseils ouvriers ou de comités révolutionnaires. Non point fort heureusement qu'on s'y abstienne de boire pour y évoquer ses déboires avec la rinçonnette, mais on y expose à tour de rôle si volontiers ses névroses et indignations sui generis que parler là de simples conciliabules de « névrotiques anonymes » ne semble en rien outrancier. Or, quel que puisse être l'intérêt, parfois indéniable au sein d'un groupe et pour le groupe, de tels relations innervées de soi, l'expérience montre aussi combien de leur fastidiosité ne se dégage la plupart du temps que des silences gênés ; iceux silences ne manquent jamais de reléguer les meilleures aspirations révolutionnaires au mauvais rang de château en Espagne. En sorte qu'on n'aura toujours bientôt là encore d'autres choix que celui de retourner à la gestion neurasthénique de son frêle oikos, ou de se subsumer à nouveau sous une représentation séparée-abstraite. Et, tandis que la première tendance des « Nuit-Debout » permet au moins d'espérer générer l'existence d'un nouveau parti politique – cette coagulation en puissance abstraite-séparée répondant aux intérêts des quelques-uns sur place qui auront su, plus ou moins consciemment, faire accroire l'universalité de ces intérêts, tel que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne -, on n'aura ici d'autre espace politique où réassigner sa voix que sur l'un d'entre ceux qui font d'emblée partie de l'infrastructure marchande : le mélanchonisme, qui prépare, au cas où et comme ses coreligionnaires de Grèce et d'Espagne, la contre-révolution, risque fort en France de tirer dès lors son épingle du jeu.


Syndicalisme

Qui, cependant, continue de ne pas déposer son être sur le fond rogue d'un parti, trouve souvent, sur le chemin de sa révolte actuelle, divers syndicats l'invitant à se joindre à eux pour défendre ce qu'il est convenu d'appeler « les acquis sociaux » ou, selon une mode récente, « les conquis sociaux ». Mais - ainsi que nous l'avons déjà dit ailleurs - à quelques exceptions près, le syndicalisme, qui a toujours pris l'apparence de qui vise à améliorer la vie quotidienne, n'a réellement toujours déjà pour objet que le maintient de l'ordre existant ; la défense éternelle des « acquis » ou « conquis sociaux » ne dit d'ailleurs jamais rien d'autre que : - ce qui existe hic et nunc est bon, ce qui est bon existe hic et nunc ! En quoi le « there is no alternative » tatcherien ne serait pas loin, si n'était qu'il a toujours bien plus tâché d'atteindre à un ordre social existant augmenté3 plutôt que seulement stabilisé. Quoi qu'il en soit, la limite essentiel, à nos yeux, des syndicats, tient donc à ceci que l'idée de révolution leur est presque absolument étrangère4, et ce d'autant plus que leur structure interne, généralement proche de celle des partis politiques dits représentatifs, les invite à travailler d'abord comme ces derniers à maintenir leur propre existence, quitte à agir au contraire des intérêts de leurs adhérents.
Un syndicat, toutefois, ne trahit pas plus ses militants et sympathisants qu'un parti ses partisans et électeurs ; il est dans la nature même de tout organe hiérarchisé d’ouvrer prioritairement en faveur de sa hiérarchie. C'est pourquoi dans la lutte en cours il s'agit selon nous de ne s'associer au syndicats qu'avec parcimonie, lors des quelques moments où les intérêts des comités autonomes – lesquels devront toujours être anti-hiérarchiques dans leur forme comme dans leur contenu – se croisent avec les leurs.
Ne pas se diviser dans la bataille contre la domination ne signifie pas qu'il faille consentir à toute la vile industrie de tous ses ersatz, sans quoi nos lendemains risque une fois encore d'être faits de migraines.

Et c'est justement ce à quoi répond notre soi-disant violence qui, pour autant qu'elle ne veut plus du monde renversé n'en veut ni l'ersatz ni la migraine. Le pouvoir n'est pas à prendre, il est à détruire !

A bas le travail
A bas l'argent
A bas l'Empire-marchand

VIVE LA COMMUNE


Comité A.E.C, le 15 juin 2016


Notes

1 – Que l'amorce de cette lutte fût bientôt l'occupation de quelques places publiques en témoigne suffisamment - Voir à cet égard notre texte La contre-insurrection qui vient, modestes propos sur la situation grecque. (http://ecoeuretcuisine.canalblog.com/archives/2015/05/04/31999592.html#comments)

2 – Votation ici plus dénuée encore de tout impact concret, pratique, tant le petit nombre de participants la voue aussitôt à sombrer dans le néant de la parole en l'air, où seule l'autosatisfaction d'avoir apparemment su décidé de quelque-chose – mais quoi – autorisera enfin chacun à retourner souriant à la gestion de son oikos intime.

3 – Nous parlons ici « d'ordre...augmenté » comme on parle ailleurs, chez les imbéciles transhumanistes pour être précis, « d'Homme augmenté ».

4 – Que la plupart des syndicats soient pour une bonne part financés par l’État en dit suffisamment long sur ce point.

 

detruisons-ce-qui-nous-detruit

 

 

04 juin 2016

Informations concernant Rennes, début juin 2016

N. B. Nous produisons ce second communiqué, un mois après le premier, avec ce double but inchangé : informer de ce qui se passe, ici à Rennes, tous les gens de l’entourage de Pontcerq, proche ou lointain ; appeler qui peut et veut, dans ce même entourage, à rejoindre ou soutenir par quelque biais que ce soit l’occupation à venir – d’où s’organiser.

 

Informations concernant Rennes, début juin 2016

La lutte contre la loi « travail » se poursuit, à Rennes comme ailleurs en France.
Le mouvement rennais tire sa force d’une rencontre entre le milieu autonome et le milieu syndical : des liens se créent – que la répression policière et judiciaire ne déchirera pas. Le lieu de cette rencontre a été la Maison du peuple, ancienne maison des Syndicats, occupée le 1er mai – et évacuée par le RAID le 13. Une nouvelle occupation a réussi le 27 – une manifestation de l’AG interpro parvenant à entrer de nouveau dans son lieu. Mais dimanche, nouvelle évacuation par la police. Depuis, mairie et préfecture ont pris la décision de murer l’endroit au parpaing. (La Maison du peuple, vide, fait un trou au milieu du centre de la ville.) Le pouvoir craint cette rencontre, rencontre de la nuit et du syndicat ; alors il explique que le syndicat est seul ; que l’autonomie est seule ; que la CGT est seule ; que le casseur, qui brise la vitrine de la banque, est seul ; que tout le monde est seul ; que la nuit même est seule. Mais personne n’est plus seul dans ce mouvement. Personne n’était seul dans la maison occupée. L’AG Interpro qui, faute d’autre lieu pour l’instant, en attendant tient séance au Thabor, parc de la ville, a tenté mardi dernier d’investir un nouveau lieu : un espace culturel, l’hôtel à projets Pasteur, sur les quais de la Vilaine : lieu semi-institutionnel dédié à « l’expérimentation artistique et politique ». Les artistes ont accueilli les manifestants – et les ont protégés et cachés, quand cela a été nécessaire. Car la police est entrée aussitôt : elle a frappé aussitôt – violemment, et a fait évacuer le lieu, aussitôt. La Mairie et la préfecture cherchent à empêcher qu’un lieu de rencontre se fasse : une scène, un Aventin. [« Des abeilles chassées d’une ruche qu'elles avaient enrichie de leur travail, forment une nuée vivante, qui va se condenser autour de l’autel de Jupiter Elicius, sur l’Aventin. » (Balanche-Plébifugue)]
La police frappe très dur (cela a surpris les artistes, présents à l’espace culturel Pasteur lors de la charge). Mais la Justice, derrière, ne lui cède en rien. Le sens de la mesure est perdu : à Rennes, vingt jeunes militants sont mis en examen (suite à une action dans le métro) ; quatre autres ont été interpellés dans un restaurant pour une cause absolument anodine : un camarade de 19 ans est en prison – trois mois fermes...
Nous, Pontcerq, simples fabricants de tracts et de livres, faisons circuler ces petits papiers volants, et d’autres bientôt – ou les collons dans les dos, pour qu’ils aillent où ils ont à aller. (série des libelles d’Hebel 1, 2, 3, 4, 5). [« Voilà les histoires de Hebel. Elles ont toutes un double fond. » (W. Benjamin)] Et puis aussi, nouvellement, l’étincelle folle de Pierre Roux, à jeter joyeusement. [« Décharge, point de lumière, âme d’être, cep, bataillon, levier, plumule, flèche d’or, pollen… ! »]
C’est en signe de soutien, ferme, enthousiaste, joyeux, décidé, à ce mouvement rennais !

PONTCERQ

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25 février 2016

Des voisins de la ZAD s'expriment !

Une prise de position que nous vous invitons fortement à relayer :

Ce soir une cinquantaine de voisins et voisines de la zad, habitant-e-s des bourgs alentours, ont tenu un point presse dans le village de Notre Dame des Landes pour exprimer leur ras-le-bol des "mises en scène anti-zad".

Voici la déclaration qu'ils/elles ont lu avant de répondre aux questions des journalistes :

DES VOISINS DE LA ZAD S'EXPRIMENT

NOUS, RESIDENTS, VOISINS DE LA ZAD

Sommes outrés par la propagande quasi quotidienne des « va-t’en guerre » qui se permettent en plus de parler en notre nom : « les habitants excédés » disent-ils.

Cela suffit ! Nous ne voulons plus être spectateurs des mises en scène anti-ZAD de Mr Retailleau et du couple Lamisse qui d’ailleurs n’habite plus là depuis des années, ni des mensonges grossiers de Mr Valls et consorts sur les soi-disant activistes ultra violents qui rackettent volent et détruisent.

Nous ne bénéficions pas des 60 000 euros d’encart publicitaire payé par le conseil régional mais nous pouvons néanmoins témoigner de notre réalité d’habitants.

Déambulations champêtres ponctuées de rencontres enrichissantes, petit café offert ou simple bonjour, on se sent chez nous et en sécurité sur la ZAD.

Pour beaucoup d’entre nous c’est l’occasion de redécouvrir notre bocage et sa richesse, de renouer avec un territoire et ses habitants.

La ZAD ce n’est pas une forteresse isolée mais au contraire un lieu foisonnant où se construisent des projets de vie basés sur l’échange solidaire et les valeurs humanistes. En ce sens, pour nous, la ZAD fait partie de la dynamique et de la vie de nos communes.

A ce titre nous sommes heureux d’accéder aux productions faites sur place : pain, légumes, fromages, lait ; d’accéder aux projets culturels qui y germent, aux rencontres où l’on réfléchit sur l’avenir de notre territoire avec ceux qui y vivent et qui luttent pour le préserver.

Pour nous il est urgent de dénoncer les stigmatisations orchestrées par ceux qui veulent nous diviser et décrédibiliser notre lutte.

Sachez que nous « des habitants indignés » nous serons aux côtés de tous ceux que l’on veut expulser de la ZAD.

C’est pourquoi le 27 février nous serons présents dans la mobilisation contre l’aéroport et contre toutes les expulsions.

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17 février 2016

Un texte d'occupant-e-s de la zad

Un texte d'occupant-e-s de la zad

Face au jeu de dupe de la consultation publique,
continuons à construire un avenir sans aéroport
continuons la lutte !

Ce texte émane, à chaud, d'un groupe d'habitant-e-s de la zad et n'est pas une prise de position commune du mouvement d'occupation.

 

Le « référendum » annoncé jeudi 11 février est un dispositif piégé lancé par un gouvernement incapable de faire face à la montée en puissance du mouvement anti-aéroport dans toute sa diversité : habitants de la zad, paysans, riverains, associations, habitants des bourgs et villes de la région ainsi que de la France entière. Cette consultation locale, qui se présente comme le nec plus ultra de la « participation démocratique », est en réalité un cadeau empoisonné. Il nous est offert par un président à bout de souffle et par quelques élus verts prêts à toutes les trahisons qui se disaient les alliés politiques de la lutte et qui s'en révèlent ici objectivement les pires ennemis.

Voici la forme que prend dès à présent ce leurre :

Les élus locaux à qui Hollande a confié d'organiser la consultation locale représentent une classe politique dirigeante unie depuis des années pour défendre le projet d'aéroport, conforter son pouvoir et assurer les intérêts économiques de Vinci et des lobby patronaux. Ce sont eux qui sont censés choisir unilatéralement les modalités et l'envergure de la consultation, et en aucun cas les principaux concernés : les habitants et paysans de la zad et des alentours, ou encore les associations et opposants qui ont assuré tout le travail de contre-expertise et d'information à ce sujet.

Ceux qui organiseront la consultation sont les mêmes qui ont les moyens de dépenser des dizaines de milliers d'euros d'encarts publicitaires dans les journaux, sites web et sur les panneaux pour se payer des campagnes pro-aéroport ou appeler à l'expulsion de la zad. Leur statut d'élus et leurs réseaux leur assurent une audience quotidienne quand bien même ils répètent en boucle les mêmes phrases vides.

Ce sont les mêmes ou leurs prédécesseurs qui, comme le CéDpa l'a prouvé il y a quelques jours, ont falsifié grossièrement la consultation publique et les calculs des intérêts comparatifs entre le maintien de Nantes-Atlantique et la construction d'un nouvel aéroport. Ce sont eux qui ont refusé jusqu'à maintenant de rendre publiques les études sur lesquelles ils s'appuyaient pour justifier leur nouvel aéroport.

Nous savons par ailleurs que les arènes de la politique-spectacle et l'ambiance de campagne électorale nous réservent les attaques les plus basses dans les mois à venir. La semaine dernière encore, le président de région Retailleau n'hésitait pas - entre autres mensonges et coups tordus à base de faux voisins ou d'exactions fantasmées - à truquer sa propre pétition « anti-zadistes ». Le piratage du site web de la région a révélé, photos à l'appui, au moins un tiers de fausses signatures. Béatrice Lamisse, mascotte de sa campagne, n'avait d'ailleurs pas hésité à y apposer la sienne quatre fois d'affilée dès le premier jour. Il se pourrait bien malgré tout que le « non » à l'aéroport l'emporte. Lors du dernier grand référendum en France sur le Traité établisant une constitution pour l'Europe en 2005, le résultat négatif du scrutin n'a pas empêché de passer la majorité du texte en force au parlement 3 ans plus tard. Pour beaucoup ce fut la fin d'une certaine croyance dans la politique institutionnelle et dans le pouvoir des urnes.

Un référendum sur l'aéroport serait une nouvelle fiction politique où les uns et les autres ne joueront en aucun cas à armes égales. Pour nous, le sort de ce précieux bout de bocage doit être pris en charge avant tout par ceux et celles qui l'aiment et en prennent soin, celles et ceux qui le cultivent et l'arpentent au quotidien, habitent sur place ou dans le voisinage. Mais la mobilisation aujourd'hui internationale contre ce projet montre aussi que les questions liées à la sauvegarde des terres agricoles, à la biodiversité, aux enjeux climatiques, mais aussi à l'uniformisation métropolitaine et mercantile du monde, ne peuvent se résumer à un choix local. Que l'on y vive en permanence ou que l'on ait traversé quelques fois la France pour le défendre, l'histoire du bocage de Notre-Dame-des-Landes est avant tout une affaire sensible, faite de rencontres et de solidarités concrètes, de chair, de larmes et de joies innombrables. Son destin ne peut en aucun cas être soldé froidement par quelques bulletins de vote censés donner la voix d'une majorité abstraite et lointaine.

Pour notre part, face à ce jeu de dupe et au grand spectacle à venir, nous continuerons à faire ce qui est pour nous décisif : défendre des idées et pratiques bien réelles sur le terrain. Nous ne cesserons d'y faire émerger concrètement des possibilités de sortir du désastre environnemental et social, ainsi que du perpétuel chantage au chômage et à la croissance. Nous persisterons à lutter activement sur la zad et en dehors pour ce que nous croyons juste et nécessaire, que cela soit validé ou pas par les instituts de sondage, par les urnes et par ce que les éditorialistes veulent bien nous dire de l' « opinion publique ».

Quoi qu'il arrive et contrairement au désir de Hollande de casser le mouvement réel, la consultation publique annoncée ne fera pas taire les espoirs nés dans le bocage. Ils sont devenus partout emblématiques des possibilités de résistance à l'aménagement marchand et sécuritaire du territoire et de nos existences. Des dizaines de milliers de personnes continueront à se battre non seulement pour le rejet de l'aéroport mais aussi pour la possibilité que s'inventent des communes libres et des vies belles !

Nous appelons à être d'autant plus nombreux le 27 février pour faire une nouvelle démonstration de l'assise du mouvement, assumer que nous empêcherons tout démarrage des travaux en octobre ou plus tard, et célébrer l'avenir de la zad.

Nous appelons à poursuivre et renforcer les actions, dans les semaines et mois qui viennent, pour l'abandon définitif du projet d'aéroport.

Des occupant-e-s de la zad, le dimanche 14 février 2016

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26 janvier 2016

Pour un processus destituant : invitation au voyage

Pour un processus destituant : invitation au voyage

Par Eric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique et Julien Coupat, Mis en examen pour terrorisme — 24 janvier 2016 à 17:41


Depuis quelques jours, on perçoit dans les cendres de la gauche quelques lueurs rougeoyantes : les réticences sur la déchéance de la nationalité française et l’appel à une primaire pour l’élection présidentielle à venir. Le malaise pointe, à force de voir l’exécutif s’aligner sur des positions de droite ou d’extrême droite. Ces intellectuels, ces militants, ces élus de gauche réclament «du contenu, des idées, des échanges exigeants», afin que le candidat à leur primaire «incarne le projet dont la France a besoin pour sortir de l’impasse». Bref : ils veulent encore croire à la politique. Ils n’ont pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. Comme sont morts les mots dans lesquels se dit la chose publique - la France, la Nation, la République, etc. Comme est morte la pompe institutionnelle dont s’entoure le vide gouvernemental. La politique a poussé son dernier râle l’été dernier là où elle était née, il y a plus de 2000 ans, en Grèce ; Aléxis Tsípras fut son fossoyeur. Sur sa tombe sont gravés ces mots prononcés en guise d’oraison funèbre par le ministre allemand de l’Economie, Wolfgang Schäuble : «On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit.» Voilà. Tout est dit. Et sobrement.
Refuser de faire le deuil de «la politique», appeler au contraire à «lui redonner du sens» voire à en faire «autrement», c’est spéculer sur des stocks de crédulité qui sont à sec, sur des provisions d’espoir décimées, sur des gisements d’illusions parvenus à l’étiage. Qui attend d’un ministère Montebourg, avec Piketty à l’Economie, et Rosanvallon à la Culture, qu’il nationalise le crédit, désarme la police, fasse cracher les multinationales ou calme la frénésie antiterroriste ? Chacun sait bien qu’il ferait comme Tsípras, et bientôt Podemos. Car, c’est tout le cirque électoral, et la sphère publique où il s’étale, qui ont fait leur temps. Qui écoute encore les journalistes, en dehors des jours d’attentat ? Qui a cure de l’opinion des «intellectuels» ? Qui se soucie, de nos jours, des déclarations des ministres ? Imaginez qu’un Premier ministre ait cette phrase orwellienne : «L’état d’urgence, c’est l’Etat de droit». Si quelqu’un prêtait encore attention à ses propos, on en plaisanterait encore au bistrot. Mais, tout le monde s’en fiche. Le vote FN et l’abstention de masse sont deux symptômes d’un système électoral rendu au point de rupture. Mais ces symptômes, il faut les lire depuis le dehors de ce système, depuis tout ce qui l’a déjà fui, depuis la réalité d’une désertion intérieure, diffuse mais vaste comme un continent. On prétend, sur la passerelle du navire, que ce continent n’existe pas. A peine admet-on l’existence de quelques îlots flottants - comme cette ZAD que l’on aimerait tant expulser.
Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici de rien. «Un monde de mensonges, disait Kafka, ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité» - plus vraisemblablement par des mondes de vérité. Nous avons un an et demi pour former, à partir des amitiés et des complicités existantes, à partir des nécessaires rencontres, un tissu humain assez riche et sûr de lui pour rendre obscène la bêtise régnante, risible tout ce qui se raconte dans «la sphère publique», et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique. A l’inverse du processus constituant que propose l’appel publié par Libération - car, c’est bien de cela qu’il s’agit - nous entendons amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente. Ces dernières années nous ont assez prouvé qu’il se trouve, pour cela, des alliés en tout lieu. Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.
«Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons / De leur fatalité jamais ils ne s’écartent / Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !»

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04 mai 2015

La contre-insurrection qui vient

La contre-insurrection qui vient
modestes propos sur la situation grecque

Il y a dans toute tragédie une partie qui est nœud et une partie qui est dénouement ; les faits qui sont en dehors de la tragédie et un certain nombre de faits qui sont dans la tragédie constitue le nœud, le dénouement comprend le reste.

Aristote, Poétique


Il est des temps où nous sentons presque instinctivement que se joue quelque chose d'une importance considérable pour le devenir d'une partie de l'humanité, voire pour l'humanité dans son ensemble ; et ce malgré le plus souvent une première circoncision – au moins apparente - de l'espace où les « événements » se nouent qui ont pu nous affecter de la sorte. Mais, en de telles époques, ce ne sont pas tant les « événements »1 eux-mêmes qui nous traversent que le nœud de leur entrelacement parvenu à un tel degré de resserrage qu'il s'est fait tragédie, et appelle par là-même un dénouement prochain. Aussi sans doute n'est-ce pas un hasard si à cette heure c'est en Grèce que se joue cet « art »2 de la tragédie, en quelque sorte, puisqu'il est patent que le peuple de ce pays en inventa la représentation dans l'antiquité en même temps qu'il imagina la démocratie – non telle que nous la connaissons, certes, et plus authentique à beaucoup d'égards bien que nous en ayons repris certains fondements.
Depuis l'assassinat du jeune Alexandros, tué par la police le 6 décembre 2008 dans le quartier d'Exarcheia à Athènes, la Grèce connaît en effet des « troubles » d'une ampleur devenue peu commune, au moins depuis que l'Italie insurgée de 1977 succombât sous les assauts de quelques services secrets occidentaux, et d'un appareil d’État fort prompt à appliquer avec violence dès l'année suivante une nouvelle législation antiterroriste.3 Par « troubles », il faut bien évidement entendre une « situation insurrectionnelle », situation qui aura menée à la récente élection de Syriza, autrement dit à l'élection d'une coalition de la gauche dite radicale.4 Nous avons pu voir, depuis, en France et ailleurs, se déployer deux archétypes de la diarrhée verbale médiatico-politique, le premier pour faire mine de s'inquiéter de la présence d'une telle gauche radicale à la tête d'une nation européenne5, le second au contraire pour se réjouir de ce qu'il y aurait là comme une avant-garde susceptible en faisant écho de nous sortir de l'austérité ambiante. Une fois encore, on veut nous faire croire à l'existence effective6 d'un antagonisme gauche-droite, et nous sommer de prendre parti pour l'une ou l'autre de ces options. Or, il s'agit de ne plus être dupe : gauche et droite sont toujours déjà les deux faces d'une même médaille ; d'un extrême à l'autre, elles sont nées du capitalisme et par conséquent ne peuvent guère s'employer qu'à en maintenir l'extension impériale, ou ad minima l'essentiel de celle-ci quand il arrive que la situation ne leur offre plus de pouvoir en maintenir la totalité – la Grèce en est là !, et si Syriza a obtenu de la régir, ce n'est bien notoirement que pour encadrer l'authentique dissidence du peuple, afin dans un premier temps de conserver au moins la majeure partie de l'infrastructure « marchande », et d'organiser sur place, dans un second temps, la contre-révolution.7 Autrement dit la gauche grecque n'a pas pour objet d'émanciper le prolétariat en lui offrant de s'abolir lui-même en éliminant son réel ennemi – l'infrastructure policière-marchande -, mais de l'économiser comme prolétariat quitte à lui accorder une augmentation de salaire susceptible de devenir utile à l'entretien de l'ennemi susdit. La police en Grèce a donc uniquement changé de nom : elle s'appelle momentanément Syriza, et comme ailleurs elle parle seule et bave spectaculairement des commentaires sur le spectacle d'elle-même.

Le nœud tragique où le pays des hellènes se situe peut dès maintenant se synthétiser comme étant à la jonction embrouillée de trois questions historiques particulières : 1 – L'absence de soutiens insurrectionnels extérieurs, qui rend peu probable une victoire du camp révolutionnaire grec à l'intérieur de ses propres frontières, va-t-elle persister comme à quelques exceptions près elle l'a fait jusqu'ici ? Pour ne serait-ce qu'envisager une telle victoire, il faudrait que la France, l'Italie et l'Espagne, au minimum, entrent à leur tour dans la lutte, et avec une ampleur au moins comparable à celle de mai 68. 2 - La gauche dite radicale actuellement au pouvoir va-t-elle ou non s'avérer capable de réaliser ce pour quoi elle a été flanquée là ?, contenir l'insurrection dans le spectacle d'elle-même jusqu'à en réduire à rien l'authentique subversion première. Autrement dit, quelle quantité de la population grecque va condescendre à se laisser duper ?, et pour combien de temps ? 3 – Les anarchistes et les autonomes, qui ont su montrer leur détermination à plusieurs reprises, pourront-ils éviter l'épuisement qui menace toujours même les meilleures volontés révolutionnaires dès lors que le mouvement se voit contraint de s'installer dans la durée ?
Il n'est pas difficile d'inférer, partant, que si le parti Syrisa porte bel et bien en lui la possibilité d'un dénouement de la tragédie en cours, c'est seulement pour faire entrer de nouveau la Grèce dans cette autre tragédie à durée indéterminée où sont concentrés tous les humains de tous les pays : l'enfer de l'infrastructure policière-marchande ! Et ce sur quoi dès lors il nous faut compter, si nous voulons reléguer Syrisa et tous les autres dans les oubliettes de l'Histoire, c'est sur l'extension universelle de l'insurrection, seule susceptible de nous offrir un dénouement où l'être renouerait unitairement avec la totalité d'un joyeux vivre-au-monde, non pas sans tragédie, mais d'un tragique vital où l'avoir n'est rien. Grèce générale doit maintenant devenir l'un des mots d'ordre de toutes les bonnes volontés partout présentes au monde.


Léolo

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Notes

1 – Un événement, dans l'Empire de la marchandise, n'est plus guère qu'un dispositif

2 - L'art en son sens premier, c'est-à-dire non séparé, artisanal, et dans le cas qui nous occupe à considérer donc en tant que consubstanciel à la démocratie.

3 – Cette législation a depuis inspiré la plupart des pays dits démocratiques, où elle s'applique en tant qu'état d'exception devenu permanent. Suite à l'affaire Charlie Hebdo, la France vient d'ailleurs de durcir encore cet appareil répressif.

4 – Syriza = Synaspimós Rizospastikís Aristerás : Coalition de la gauche radicale.

5 – Nation considérée là dans sa valeur symbolique, mais d'un autre côté renvoyée sans cesse à sa moindre importance économique.

6 – autrement dit qui « produit » des effets dans le réel.

7 – Mitterrand et le P.S. ont eu le même rôle en France durant toutes les années 1980, parce qu'en France comme en Grèce la droite s'avère le plus souvent dans l'incapacité de contenir la révolte. C'est d'ailleurs pourquoi Mélanchon, ici, parvient à se faire une petite place ; on le garde en réserve au cas où il deviendrait nécessaire de répondre à une contestation d'envergure. Il en va tout autrement dans des pays tels que l'Angleterre ou les États-Unis, entre autres.

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19 novembre 2014

Une réponse à Forez Info, en attendant sa souhaitable dissolution

Bonjour, nous avons lu l'article écrit par FI concernant le rassemblement du lundi 10 novembre à 18h place de l'hôtel de ville à Saint-Etienne, publié sur votre site internet Forez Info, et titré "Un petit rassemblement contre les logiques de profit et les guerres qui en découlent". Aussi en appelons-nous, étant donnée la teneur assez captieuse de celui-ci, à un légitime droit de réponse pour vous demander d'éditer la présente rectification* [y compris bien entendu ce qui vient d'être susdit] : Il nous semble en effet que dire d'un jeune homme qu'il "a trouvé la mort" s'avère être ici une formule assez rusée qui vise à cacher ceci que c'est bien plutôt la mort qui l'a trouvé que le contraire. Nul ne trouve jamais la mort, sinon à l'avoir cherchée ; or nous ne sachions pas que ceux qui luttent aient déjà eu l'audace imbécile de se lancer dans une telle quête. Rémi Fraisse ne s'est pas suicidé, il n'a donc pas cherché la mort, il l'a prise en pleine gueule. Qu'entend-on ensuite par "quelques dizaines de personnes" ? Une trentaine, une centaine, plus, moins, le flou ne tend-il pas à réduire l'importance d'un rassemblement qui, pour ne pas avoir été 'grandiose' n'en a pas moins été remarquable, ne serait-ce qu'au regard d'un passé récent où ce genre d'action avait rarement lieu, et plus rarement encore avec un tel nombre de participants. Que plus de cent personnes se réunissent régulièrement depuis trois semaines pour manifester devant la préfecture ou l'hôtel de ville n'est pas anodin dans une ville comme Saint-Etienne, ville dont la situation veut 'logiquement' que beaucoup n'entretiennent qu'un rapport très lointain avec des luttes telles que celle du Testet ou celle de Notre-Dame-Des-Landes. Nous passerons sur un "à cause de" qui, quoique mis entre parenthèse, cache fort peu l'absurde et odieuse hypothèse qu'il sous-tend : qu'une certaine idée-de-la-vie dont Rémi Fraisse aurait été l'un des malheureux portefaix serait plus mortelle encore qu'une grenade.

Enfin, et c'est le point le plus étrange, que vient faire dans un tel article - qui prétend en rester à une objectivité de simple constat -, une phrase telle que : "La police a parfois bon dos...", sinon laisser entendre qu'elle n'aurait aucune responsabilité dans la mort de Rémi Fraisse, en confirmant par là l'énoncé précédent qui voulait déjà que ce dernier ait bien seulement "trouvé la mort", à force donc de l'avoir tant cherchée.

Bref, il nous semble que cet article essaie de cacher sous une apparence anodine, due entre autres à sa concision, l'authentique ineptie du propos qu'il cherche d'un même trait à faire entendre en douce, et selon lequel il serait acceptable, voire presque normal, de mourir lorsqu'on manifeste une idée-de-la-vie - mais laquelle ? - pareille à celle qu'aurait portée Rémi Fraisse et ses compagnons de lutte sur la ZAD du Testet. Qu'un tel discours soit obscène, c'est l'évidence, mais plus obscène encore la façon d'essayer d'en faire passer l'essentiel clandestinement, en simulant une impartialité qui n'a pourtant jamais été là, tout en clignant de l’œil. L'indécence de cet article forezinfoiste devait être dévoilée, c'est fait. Nous en appelons maintenant à l'intelligence, au cœur et à l'esprit de chacun pour nous rejoindre dans la lutte.

Le collectif de soutien à la lutte contre les grands projets inutiles et imposés

Ce "droit" de réponse nous a été refusé par la "rédaction" de Forez Info, c'est pourquoi nous le publions ici, tel que nous le leur avions proposé. Forez Info n'avait jamais été jusqu'ici pour nous que bien peu de choses, ce n'est maintenant plus rien.

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03 juin 2014

De la haute absurdité du concept de "croissance" expliquée par un grain de riz !

  Que sert donc à l'homme de gagner le monde entier, s'il se perd ou se ruine lui même ?

Luc, Le nouveau testament, l'évangile selon Saint Luc

  On ne cesse de nous expliquer, dans les médias et les lieux d'aisances dominants de la scène politique, combien le retour de la « croissance économique » uniquement serait susceptible de nous sortir de la « crise économico-sociale » où nous sommes plongés, en occident au moins. Or la « croissance » n'est que l'une des nombreuses mystifications du capitalisme, l'un de ses fétiches usants, l'une de ses marchandises conceptuelles qui vise à garantir notre aliénation au pseudo-progrès humain plus encore qu'elle ne cherche en-soi à se faire aimer ; le crédit qu'on lui porte ne lui est plus lui-même accordé qu'à crédit.
  La « croissance » se présente à la fois virtuellement en tant qu'infini possible d'un monde infini, concrètement en tant que création exponentielle de richesses « matérielles » et d'emplois salariés(1), et religieusement en tant que ciel thaumaturgique et eschatologique des lendemains qui chantent. Elle ne nous est pas donnée à proprement parler comme fin dernière de notre existence ici-bas, mais comme l'alpha et l'oméga ontologique de l'ordre naturel des « choses » dont la fin dernière serait l'avoir. Autrement dit la « croissance » affirme ceci que l'être n'est que dans l'avoir, et c'est là sa contradiction interne la plus essentielle. L'être, en effet, ne peut guère s'envisager dans l'avoir, sinon en tant qu'être-manquant, inlassablement frustré et toujours « contraint » par là d'augmenter son avoir : « travailler plus pour gagner plus ! », en quelque sorte, et consentir au néant tous les jours davantage. Car l'avoir ne peut pas répondre de l'être, sinon comme éternel retour de son insatisfaction qui appelle la « croissance ». Pour le dire simplement, chaque nouvelle marchandise achetée n'est qu'un aveu de l'insatisfaction provoquée par la précédente, illusoirement résolue par la « croissance » ; la publicité en témoigne, qui doit toujours pour convaincre « laver plus blanc que blanc », ou promettre « la femme » à qui se payera « la voiture » : la « croissance économique » n'est donc toujours bientôt rien plus que celle de l'insatisfaction, où l'être-en-soi se manque à soi-même en se reléguant et s'atomisant aussi bien religieusement dans des marchandises.
  La « croissance » a donc tout d'une mystification, qui ne se distingue des autres religions que par l'apparence utilitaro-matérialiste qu'elle se donne, alors même qu'elle ne peut opérer et subsister autrement qu'en consacrant à l'infini la dépossession, parce que cette dépossession seule garantit le « désir d'avoir », et de telle sorte qu'il lui faut nécessairement substituer au réel-monde qualitatif des êtres une réalité quantitative-monde des « choses ».
  L'auxiliaire de l'être, aujourd'hui, est devenu l'avoir ; d'où il appert que tout ce qui a été n'est plus, et n'a plus pour objet que l'été touristique du loisir sans qualité d'avoir quantité de « choses ». Et la « volonté de croissance », en tant que « prolongement » de la mystique économico-capitaliste, est ce qui entretient ce pouvoir de « l'avoir » sur « l'être » et justifie par là même toutes les dominations ; non seulement idéologiquement, mais aussi pratiquement, dans l'emploi des moyens répressifs et coercitifs qu'offre objectivement « l'avoir-beaucoup » contre « l'avoir-peu ». En d'autres termes, la « volonté de croissance » est une « Jérusalem céleste » de la négation du vivant comme « puissance d'être », et cette inepte négation ne peut être à son tour niée que par l'heureux limon de la « communauté de l'être »(2), dont la plèbe est comme la racine.
Qu'une telle plèbe soit présentement partout est ce qui menace plus que jamais la domination, et ce d'autant mieux que les contradictions internes du capitalisme ont maintenant atteint ce point de non retour où ce dernier ne se reproduit plus que comme contradictions ; la « croissance » étant parmi les plus aiguës d'entre elles.

  Mais cette domination et l'ensemble de nos détracteurs capitalistes n'admettant qu'assez rarement de disputailler sur un plan ontologique du concept de « croissance » - comme du reste ils n'admettent de discuter ontologiquement sur rien(3) -, il nous semble bon de cesser ici de le traiter nous-mêmes sous cet angle et, pour une fois, de continuer sur un terrain de prime abord plus hostile à notre « écœurement poétique » : l'économie. Cette attaque en territoire censément ennemi nous apparaît d'autant plus fondée qu'elle ne réclamera pas le moindre effort de notre part, et qu'un simple grain de riz sur un tel terrain suffira presque tout à fait à démontrer l'absurdité de la « volonté de croissance ».

Grain de riz 01 copier


  Bref, contentons-nous à présent de considérer deux nations : F et Z. Admettons, pour plus de clarté, que chacune d'elles soit habitée par 10 personnes, et qu'en l'an 01 de notre démonstration la première possède 1 grain de riz pour toute richesse quand la seconde en possède 100.

  Si, à la fin de l'an 02, F a fait passer sa propre richesse de 1 à 2 grains de riz, alors F a connu une énorme croissance de 100% [soit 2 (richesse de l'an 02) - 1 (richesse de l'an 01) x 100 ÷ 1 (richesse de l'an 01) = 100], sans avoir pour cela aboli la misère de ses 10 habitants.
  Si, en cette même fin de l'an 02, Z a fait passer sa propre richesse de 100 à 101 grains de riz, alors Z a connu une faible croissance de 1% [soit 101 (richesse de l'an 02) - 100 (richesse de l'an 01) x 100 ÷ 100 (richesse de l'an 01) = 1], mais n'en reste pas moins incroyablement plus pourvu en nourriture pour ses habitants.

  Ce seul exemple montre déjà deux choses : 1 – le taux de croissance n'est pas recevable en tant qu'indicateur de la richesse réelle d'une nation. 2 – plus un pays s'avère misérable, plus il a de chance de se voir affublé d'une forte croissance.

Grain de riz 01 copier

Mais continuons :

  Si, à la fin de l'an 03, F est passée de 2 à 3 grains de riz, alors F a encore connu une croissance importante de 50%, puis de 33,33% si elle passe de 3 à 4 grains de riz à la fin de l'an 04, de 25% si elle arrive à 5 grains de riz à la fin de l'an 05, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ayant 101 grains en l'an 101 elle n'ai plus qu'une croissance de 1%. De la même façon, en augmentant sa production d'un grain de riz par an jusqu'en l'an 101, la nation Z n'aura connu en cette fin d'année qu'une croissance de 0,5%, puisqu'elle sera passée de 200 à 201 grains. En sorte qu'avec une croissance deux fois moins forte, Z aura encore presque deux fois plus de richesses que F.

  Quoique l'absurdité du concept de « croissance » apparaisse d'ores et déjà là dans toute son ampleur, on pourra toutefois nous rétorquer assez justement que, malgré tout, une « croissance » plus grande indique un enrichissement plus rapide des habitants. Cependant s'il est vrai que chaque résident de F aura vu sa richesse multipliée par 10 en cent ans pendant que ceux de Z ne l'aurons vu se multiplier que par 2, il n'en reste pas moins que non seulement ces derniers restent incroyablement plus riches, mais aussi et surtout que l'écart entre les deux s'avère quasiment infranchissable, puisque nous l'avons vu, le taux de croissance diminue d'autant plus facilement que la richesse augmente. Durant la même période en effet, le « taux de croissance » de F a été divisé par 10 pendant que celui de Z ne l'a été que par 2 ; l'égalité n'a donc aucune chance d'advenir, à moins que Z n'entre en « récession » ou connaisse pour le moins un 0% de croissance pointé, ou encore que la nation F ne cesse plus d'augmenter le nombre de grains qu'elle produit année après année jusque parvenir à entrer en concurrence directe avec Z... mais c'est une autre histoire !

Grain de riz 01 copier

  Il nous faut admettre, toutefois, que pour la simplicité de notre démonstration, nous n'avons pas ci-dessus pris en compte un certain nombre de paramètres, tels que l'augmentation de la population d'un pays – qui peut considérablement réduire le « taux de croissance » dès lors qu'il est calculé par habitant -, la limitation des ressources mondiales – dont découle une impitoyable concurrence internationale dès lors que chacun veut garantir sa « croissance » -, et la « plus-value » ou la « valeur ajoutée », entre autres – à partir desquelles on calcule l'essentiel du P.I.B.(4) (Produit Intérieur Brut) et qui ne peuvent s'obtenir autrement que par l'exploitation des « travailleurs », c'est-à-dire par le vol infiniment répété d'une plus ou moins grande part de leur salaire(5).
  C'est que, plutôt que de refaire inutilement un travail déjà si bien effectué par Karl Marx dans Le Capital, nous avons préféré faire apparaître ici combien même à demeurer dans la plus simple et brève analyse économique possible, la « croissance » laisse bientôt voir les premières contradictions qui lui sont propres, et irréductibles, absolument ; son autre contradiction essentielle restant, à nos yeux, objectivement ontologique.

Isabeau de Loère


Notes

1 – Que ces emplois soient dits écologiques ou non importe assez peu d'ailleurs au regard de l'écologisme canaille qu'on nous promet, qui a tout d'une néo-industrie ayant pour principal objet de sauver l'exploitation capitaliste. En sorte que les solutions qu'un tel écologisme se propose de mettre en œuvre pour répondre à la « crise » ne peuvent que ressembler à s'y méprendre aux anciens problèmes.

2 – La « communauté de l'être » n'a rien de cette abstraite communion religieuse qui abolit les singularités ; elle est au contraire cette pleine assomption des singularités existantes qui s'accomplit dans l’écœurement amoureux. Car l'amour, parce qu'il unifie le séparé tout en le maintenant comme séparé, n'a d'autres lois que soi-même.

3 – Comment le pourraient-ils, l'être – la puissance d'être – étant sensiblement d'emblée ce qui s'oppose le plus intensément à leur « économie ».

4 – Ce P.I.B. étant le facteur à partir duquel on calcule le « taux de croissance ».

5 – Lire et relire à cet égard la troisième section du livre premier, tome I, du Capital de Karl Marx : La production de la plus-value absolue, en particulier le chapitre X : La journée de travail.

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