Amour, émeute et cuisine

Quelques pensées sur la civilisation, considérée dans ses aspects politiques, philosophiques, et culinaires, entre autres. Il y sera donc question de capitalisme, d'Empire, de révolte, et d'antiterrorisme, mais aussi autant que faire se peut de cuisine.

09 mars 2018

Il y a une guerre

Il y a une guerre

un court-métrage de Damien Gonzales sur l'affaire dite de Tarnac (2011)

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20 janvier 2018

Tarnac, le procès qui vient

Tarnac, le procès qui vient

Il y a bientôt 10 ans que des commandos de la police antiterroriste déboulaient en trombe à Tarnac et à Rouen pour arrêter de jeunes gens. On leur mettait sur le dos des sabotages de lignes ferroviaires qui avaient paralysé le réseau. 10 ans d'enquêtes et de rebondissements, d'attaques et de contre-attaques pour arriver au procès. Retour sur cette histoire qui révèle la nature de l’antiterrorisme et de notre époque.


Procès au forceps

Le procès de l’affaire dite de Tarnac en mars 2018 devant la 14e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. Sur les 10 personnes arrêtées initialement, huit seront jugées en correctionnelle pour des délits divers. Parmi elles, deux seront poursuivies pour « détérioration ou dégradation de biens appartenant à autrui, en l’espèce du matériel roulant appartenant à la SNCF ». Pour les autres, pêle-mêle, il s’agit de « participation à une manifestation au cours de laquelle des actes violents ont été commis », ou encore de « tentative de falsification de documents administratifs » ou tout simplement « de refus de soumettre à un prélèvement biologique ». Il fallait saupoudrer le tout de « participation à une association de malfaiteurs » pour quatre d’entre eux afin de continuer à faire vivre tant bien que mal la frayeur qui avait justifié les arrestations.


Arrestations et montage politique

Presque 10 ans auront été nécessaire pour réussir à faire tenir quelque chose comme un procès depuis ce 10 novembre 2008 où des commandos de la SDAT débarquèrent en nombre à Tarnac, Rouen mais aussi Baccarat et Paris pour procéder à des arrestations. L’opération policière se doublait naturellement d’une campagne médiatique, au final d’un montage politique, d’une ampleur considérable. Alors que les images des arrestations tournaient en boucle sur les chaînes de télé, le PDG de la SNCF, le procureur de la république de Paris, ou encore la ministre de l’intérieur déroulaient un récit terrifiant – on ne parlait pas encore de storytelling. Il y était question de groupe terroriste, d’anarcho-autonomes (un néologisme forgé par le pouvoir pour désigner son ennemi), d’ultra-gauche, d’associations de malfaiteurs, de crime, de cellules invisibles internationales, de lutte armée, de noyau dur, de chef et de bras droit, et d’un petit livre vert, L’insurrection qui vient, présenté comme un écrit prémonitoire sinon préparatoire qui visait « à renverser par la violence l’Etat et à détruire la société occidentale actuelle ». Bref, un gloubi-boulga qu’avait du mal à comprendre ceux qui connaissaient un minimum les lieux et les gens dont il s’agissait.

Les sabotages se présentaient comme un prétexte idéal.

Mais l’affaire avait été rondement et rapidement menée. C’est deux jours plus tôt, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, que des sabotages avait été réalisés sur des caténaires de lignes TGV paralysant ainsi de nombreux axes ferroviaires en France et en Allemagne. L’action avait d’ailleurs été revendiquée par des anti-nucléaires allemands qui protestaient contre le transport de déchets nucléaires, mais il en fût rarement question de ce côté de la frontière. Pour Alliot-Marie (à l’époque VRP du savoir-faire répressif à la française et ministre de l’intérieur), il y avait là matière à confirmer une hypothèse qu’elle avait exposée dans les colonnes du Figaro en janvier 2008. En France la menace terroriste était double. Elle venait certes des islamistes mais aussi de « l’extrême gauche radicale » : « Le passé nous a montré que la faiblesse des partis politiques extrêmes ouvre souvent la voie aux groupuscules terroristes comme Action directe, les Brigades rouges ou la Fraction armée rouge. L'anticipation est essentielle dans la lutte contre le crime en général et le terrorisme en particulier », déclarait-elle. L’outil anti-terroriste avait déjà été utilisé contre cette « extrême gauche radicale » pour… détention de fumigènes lors d’une manifestation contre un centre de rétention. Mais il fallait maintenant anticiper donc surveiller, filmer, mettre sur écoute, suivre - fliquer. Une enquête préliminaire était ouverte le 16 avril 2008 par le parquet de Paris, à la demande de la SDAT, « sur les activités clandestines d’un groupe anarcho-autonome constitué autour de Julien Coupat », pour des « faits pouvant s’analyser en association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme ». Les interpelés de l’affaire Tarnac étaient sous surveillance au moment des faits qui leur sont reprochés - et qu’ils contestent toujours aujourd’hui. Les sabotages se présentaient comme un prétexte idéal. Il fallait aussi apporter une réponse rapide au scandale qu’ils constituaient. L’occasion était trop belle. Et tant pis si, cette nuit-là, certains d’entre eux se trouvaient à l’étranger ou fêtaient un anniversaire à deux pas de chez eux.


Splendeur et misère de l’antiterrorisme

Commence alors un feuilleton judiciaire où police et justice sont sommées de confirmer cette construction. Les garde-à-vue sous régime anti-terroriste, pendant lesquelles toutes les crapuleries possible seront tentées par les agents de la sous-directions anti-terroriste, débouchent sur des placements en détention provisoire et des mises en examen sous qualification criminelle : « direction ou organisation d’un groupement formé en vue de la préparation d’un acte de terrorisme » pour le présumé chef et « participation à une association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme » pour d’autres.

Neuf ans d’enquête, des milliers de pages, des procès-verbaux de filature bidouillés et improbables, le rôle déterminant des renseignements donnés par un flic anglais infiltré accusé depuis de viol par des activistes qui ont eu des relations sexuelles avec lui, un témoin sous X capital poursuivi pour faux-témoignage dans une autre affaire, etc. Neuf ans de bataille juridique et politique. Au final, un échec complet pour l’antiterrorisme : la qualification criminelle de terrorisme est abandonnée et un non-lieu partiel est prononcé, malgré l’appel du parquet - et pour sa plus grande honte. Il n’y aura pas de procès en terrorisme devant les assises mais un procès en correctionnelle expédié en quelques jours. « Il n'y a plus grand-chose à juger. Ça ne sera pas le procès de Tarnac, mais le procès du fiasco de l'antiterrorisme », affirme un avocat, Jérémie Assous.

L'antiterrorisme désigne donc en son fond un mode de gouvernement qui comme tel ne vise pas seulement ceux qui paraissent directement visés par lui mais bien l’ensemble de la population.

Mais au-delà de son dénouement judiciaire, l’affaire Tarnac aura permis de mettre en évidence quelques vérités utiles sur l’antiterrorisme. La première d’entre elle, c’est que ça n’est pas tant le terrorisme réellement existant qui justifie l’antiterrorisme, que l’antiterrorisme qui produit l’objet terroriste sur lequel il intervient. Si l’antiterrorisme précède le terrorisme c’est qu’il vient d’ailleurs. Le terrorisme n’est pas principalement une catégorie pénale floue dont on peine à donner un définition juridique précise. Il désigne en fait un objet politique, une opération par laquelle le pouvoir nomme un ennemi et justifie se faisant les moyens exceptionnels qui seront déployés pour l’anéantir.

Le fait qu’on puisse taxer de terroriste n’importe quel jobard qui s’attaquerait au couteau à un militaire suréquipé le confirme. Tout comme le fait qu’il puisse être abattu de la façon la plus froide qui soit sans justification autre que son être terroriste.

L’antiterrorisme désigne donc en son fond un mode de gouvernement qui comme tel ne vise pas seulement ceux qui paraissent directement visés par lui mais bien l’ensemble de la population, et en son sein tous ceux qui feraient preuve d’une insubordination un peu trop visible. Son principe repose alors précisément sur la terreur qu’il prétend combattre et rappelle ainsi que la terreur politique fut d’abord terreur d’Etat. Il s’énonce ainsi : en frapper un pour en terroriser cent – à l’image du flashball et de toutes les armes mutilantes. C’est donc tout naturellement que l’antiterrorisme est devenu un moyen courant de prévenir ou de réprimer, bref de neutraliser la contestation. Il apparaît aujourd’hui comme le stade suprême de la criminalisation du mouvement social. C’est de fait au nom de l’état d’urgence que la manifestation contre la COP 21 fut interdite. Et c’est toujours l’état d’urgence, et donc la menace terroriste, qui était mis en avant pour justifier les interdictions de manifestation contre la loi travail, les perquisitions administratives, les contrôles systématiques lors de rassemblement publics, etc. C’est encore les moyens de l’antiterrorisme qui étaient utilisés à Rennes contre des manifestants qui avaient introduit de la mousse expansive dans des validateurs de tickets.

C’est une certaine vérité de l’époque qui se manifeste ainsi dans la révision constitutionnelle menée par le précédent gouvernement dans loi de « protection de la Nation ». Il s’agissait d’inscrire l’état d’urgence dans la constitution afin de faire en sorte que « les pouvoirs temporaires et dérogatoires conférés aux autorités civiles dans le cadre de l’état d’urgence » ne soient plus exceptionnels mais deviennent la norme. Il est dorénavant parfaitement constitutionnel qu’un gouvernement décrète l’état d’urgence quand il le désire sans risquer la censure du conseil constitutionnel. Pour le gouvernement Macron, le moyen ubuesque de supprimer l’état d’urgence est d’inscrire dans le droit commun les mesures exceptionnelles permises par… l’état d’urgence.


Du côté de l'ennemi

Il y a donc d’un côté le gouvernement et la nécessité pour lui de nommer son ennemi pour mieux le neutraliser. Sa justice antiterroriste, mais aussi sa police et ses armes de mutilation massive. Et de l’autre, cet ennemi qui ne se réduit évidemment pas au récit que l’ordre tient sur lui. Si on assiste assurément à de nouvelles formes de contrôle de la contestation (qui en réactivent parfois d’anciennes et remontent pour certaines à la guerre d’Algérie), c’est bien qu’une nouvelle forme de menace est apparue à laquelle il a fallu s’adapter.

Tarnac par exemple ne désigne pas seulement une affaire ou un hypothétique groupe politique. Tarnac est l’un de ces lieux où certains décident de se soustraire à l’existence atomisée et morcelée que le monde marchand leur propose, pour mieux attaquer ce dernier, tout en se donnant les moyens de leur autonomie matérielle. Un lieu, comme il en existe d’autres, fait de cent autres lieux et de mille liens, qui ne désigne pas tant un lieu qu’une force et un désir - une sensibilité communiste. Des lieux où la distance avec les organisations politiques apparaît comme la condition pour s’organiser politiquement - et donc matériellement. Des lieux sans noms ou sans renommée, des locaux clandestins et des bar associatifs. D’autres noms existent aussi, ou sont apparus depuis, pour exprimer cette force multiple. ZAD, black bloc, cortège de tête. On la trouve aussi chez tous les syndicalistes combattifs, les bloqueurs acharnés, les lycéens déterminés et surtout dans les complicités qu’ils ont parfois réussi à établir lors du printemps dernier.

Car la chose est entendue. Ce monde touche à sa fin. Mais il peut encore lui falloir du temps pour rendre définitivement l’âme. D’autres mondes existent déjà. Et d’autres seront amenés à surgir de toutes part. L’antiterrorisme est l’une des formes par laquelle le pouvoir tente, comme sa fonction l’exige, de conjurer l’inévitable. A nous de le précipiter.

Article originale de @Rouendanslarue

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10 janvier 2017

Bonne nouvelle dans l'affaire dite de Tarnac ?

Huit ans après les sabotages, la Cour de cassation a tranché ce mardi : pour la justice, l’affaire de Tarnac n’est plus du terrorisme.

Ce qui pourrait passer pour une bonne nouvelle tient bien plus sûrement, en vérité, de la stratégie judiciaire la plus nauséabonde, puisqu'il y a fort à parier qu'en retirant la classification "terroriste" à l'affaire dite de Tarnac, la justice retire simultanément aux accusés la chance d'être jugé par une cour d'assise qui, au vu de la faiblesse et du ridicule du dossier, n'aurait pu que les relaxer pleinement. La cour correctionnelle, qui devrait à présent se voir chargée du dossier, pourra tout au contraire, elle, condamner assez lourdement les camarades corréziens. Etant sans jurés, la sentence d'une telle cour n'est en effet soumise pour l'essentiel qu'à l'avis et au bon vouloir d'un seul juge, lequel va le plus souvent dans le sens du parquet et du procureur, en particulier quand il peut s'agir pour lui de se mettre l'Etat à dos au cas où lui prendrait le bon goût de procéder autrement.

C'est donc à n'en pas douter parce que la domination ne veut pas se voir entièrement battue et moquée qu'elle a préféré aux assises le compromis de la correctionnelle, où la peine maximale encourue est beaucoup moins lourde, mais aussi beaucoup plus probablement prononcée.

A bas l'Etat, à bas la justice, à bas la police !

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13 décembre 2016

Les inculpés de Tarnac écrivent au président de la cour de cassation

Paris, le 7 décembre 2016

Monsieur le Président,

Le Parquet antiterroriste qui, dans cette affaire, a fait montre d’une remarquable constance dans l’aveuglement, s’est donc pourvu en cassation contre l’arrêt de la Chambre, après avoir perdu son appel contre l’ordonnance des juges d’instruction. On peut y voir une marque de cohérence ou d’entêtement ; les observateurs les plus détachés y ont vu une folie furieuse. Nul n’ignore en France, du moins parmi ceux qui se sont un peu renseignés, que l’affaire de Tarnac est un montage politique. Des livres entiers, des centaines d’articles, des enquêtes-fleuves en ont mis à nu une bonne partie des dessous ; et ils sont tous scandaleux. Alain Bauer, l’un des initiateurs de l’affaire, en est réduit depuis des années maintenant à ironiser sur le sujet, et à railler sa qualification terroriste. La 17e chambre du TGI de Paris a relaxé notre conseil, Jérémie Assous, sur le fondement de l’offre de preuve, conformément aux réquisitions de la chef même de la section concernée du Parquet. Jérémie Assous était donc bel et bien fondé à qualifier l’OPJ Bruno Mancheron, l’auteur du faux PV D104 et de tant d’autres faux dans cette procédure, de « faussaire ». Il n’y a que du côté de la section C1 du Parquet que l’on refuse de se rendre à l’évidence : tout cela n’est qu’un immense et flagrant fiasco. À peine a-t-on réussi à sauver les meubles en faisant obstacle, au cours de l’instruction de Paris et de Nanterre, à toutes nos demandes d’actes comme, au reste, à tout ce qui aurait pu contribuer à la manifestation de la vérité. Et pour cause, cela aurait amené, tôt ou tard, à la mise en cause de parties entières des services de renseignement, de l’appareil antiterroriste et bientôt de l’appareil d’Etat. C’était en un sens eux ou nous. On a fait en sorte que ce soit nous, même si cela n’est pas allé sans quelques victimes collatérales. Un juge d’instruction, pris en flagrant délit de partialité et de manipulation, a dû déguerpir. Un agent de la SDAT, censé avoir suivi Yildune et Julien, a prétendu être à la même heure en deux points distants d’une centaine de kilomètres tandis qu’il apparaissait finalement que les présumés saboteurs étaient en fait déjà rentrés à Paris à l’heure supposée du sabotage. Et ainsi de suite. Chaque nouveau rebondissement de l’affaire a marqué aux yeux de tous un nouvelle chute de la Justice dans le ridicule. Et pour nous, nous avons quand même pu accumuler les preuves des faux successifs – ceux qu’il a fallu faire pour couvrir les faux initiaux. Mais de toute évidence, dans ce genre de procédures et sur ce terrain-là, il n’y a pas de lutte à armes égales.

Le non-lieu agrémenté d’excuses publiques de la part de l’État nous a toujours semblé être le minimum qui nous était dû. Cette affaire a suffisamment dévasté nos vies – d’une sorte de dévastation pour laquelle il n’est pas de contrepartie. Il est donc inconcevable que nous venions quémander devant vous le respect d’un arrêt de la chambre de l’instruction qui, tout en revenant sur la qualification terroriste, valide les mille autres aberrations de ce dossier. C’est un non-lieu total que nous revendiquons ; et chacun sait que nous l’aurions obtenu de longue date s’il n’avait pas fallu ici protéger des services et des intérêts auxquels on ne peut rien refuser, à commencer par la dispense d’une humiliation publique. Nous laissons donc la Cour démêler la façon dont la Justice va pouvoir se sortir du pétrin où elle s’est mise par sa propre faute.

Avec le temps, et parce que les mécanismes judiciaires sont manifestement faits pour vous exproprier de votre propre destin, nous sommes en quelque sorte devenus les observateurs de notre sort dans une affaire qui, au bout de dix ans, ne nous concerne plus vraiment. Et comme tout observateur, nous avons pris l’habitude de faire des observations. Nous vous les livrons ici.

Il n’a pas manqué, dans ce dossier, de juges d’instruction farouchement partisans, d’experts mandatés pour dire ce que l’on attend, d’auditions arrangées, de contradictions qui crèvent les yeux et sur lesquelles on se garde bien d’enquêter, de subterfuges procéduraux et autres « reconstitutions » scandaleuses. Mais, avouons-le, nous ne nous attendions pas à ce que le rapporteur, supposément « neutre », « objectif », pour l’examen de ce pourvoi devant la cour de Cassation soit le juge Jean-François Ricard en personne. On a donc confié la synthèse « impartiale » du dossier de Tarnac à un homme qui fut le bras droit du cowboy Bruguière dont la postérité retiendra autant le soin à ensabler les procédures gênantes que le rôle dans le procès Chalabi. À un homme qui, aux dires de Marc Trévidic lui-même, dans son livre Au coeur de l’antiterrorisme, voit son rôle de juge d’instruction comme un « combat » contre un « adversaire » contre lequel il faut déployer des « stratégies », avec tout ce que cela suppose d’accommodements avec le droit - « Juger un terroriste, assume-t-il, c’est certes juger un acte terroriste, mais c’est aussi juger une conviction ». Un homme qui fut le conseiller informel à l’antiterrorisme de Michèle Alliot-Marie quand elle était ministre de la Défense avant que celle-ci ne tente de se propulser au poste de Premier Ministre grâce à nos arrestations. Le juge Ricard dont les câbles américains, révélés par WikiLeaks et jamais démentis par personne, ont exposé les singulières conceptions en matière de lutte antiterroriste. Pour rappel : « Le 9 mai 2005, l’ambassade [américaine] narre une rencontre avec le juge Jean-François Ricard. Celui-ci explique que les magistrats tel que lui, spécialisés dans l’antiterrorisme, bénéficient du "bénéfice du doute". Il prend comme exemple le dossier Djamel Beghal, arrêté en 2001 et soupçonné d’un projet d’attentat contre l’ambassade américaine à Paris. "Ricard dit que les preuves [contre lui et ses complices] ne seraient pas suffisantes normalement pour les condamner, mais il estime que ses services ont réussi grâce à leur réputation." » (Le Monde, 29 novembre 2010) Le juge Ricard, donc, qui non content de goûter le flou opportun de l’incrimination d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » (AMT), se vantait à l’ambassade américaine d’avoir acquis une si rare intimité avec les RG, la DST et la DGSE que ces services lui laissaient consulter toutes sortes d’informations non judiciarisables du fait des moyens peu scrupuleux employés pour les obtenir. Un homme, enfin, qui a livré aux autorités américaines quantités d’informations sur des dossiers en cours. On a donc confié la synthèse, pour la cour de Cassation, du dossier de Tarnac, une affaire d’État, à un homme de la raison d’État. C’est à cet apôtre de l’antiterrorisme que l’on a délégué la tâche d’établir les bases du débat quant à la qualification des faits. Quelqu’un a dû juger qu’il devait manquer une pointe de scandale au scandale que n’a cessé d’être, depuis son premier jour, le traitement judiciaire de ce dossier.

Sans surprise, le parti pris du rapport du juge Ricard crève les yeux. Ce qui importe dans ce rapport de part en part hostile, est l’argumentation portant sur l’AMT. Il n’y a en effet, en droit français, besoin d’aucune infraction caractérisée pour être condamné pour terrorisme ; le fait de « participer à un groupement » ayant vocation à « troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur » est en soi déjà un « acte terroriste ». Et il suffit à cela d’un « élément matériel » qui peut-être un tract, un simple propos voire un silence. Et d’année en année, on voit ainsi s’étendre la liste des « actes terroristes » - consultation de site, fréquentation, train de vie « injustifié », « soutien », « apologie du terrorisme », etc. L’incrimination de terrorisme ne cesse de s’étendre, en amont, dans le potentiel, le « préventif », et en aval, dans l’infime, le quotidien. Il ne manque pas d’éléments de doctrine pour dénoncer comme une dérive voire comme un naufrage cette évolution du droit pénal, qui ne cesse de se rapprocher de ce que Günther Jakobs a théorisé comme « droit pénal de l’ennemi ». On se reportera ainsi avec profit au numéro 1 de la Revue de Science Criminelle et de droit comparé paru en 2009. On lira avec un égal intérêt le dernier numéro de la Revue de politique criminelle, et notamment l’article d’Olivier Cahn, « Cet ennemi intérieur, nous devons le combattre », ou celui de Virginie Sansico, qui rappelle que la première occurrence, dans le code pénal français, de la notion de « terrorisme » est bien évidemment le fait de Vichy. Curieusement, ce ne sont pas de tels éléments de doctrine, ni même les observations critiques de Julie Alix sur les évolutions de l’antiterrorisme, qui sont cités dans le rapport du juge Ricard. Ce dernier mentionne bien certains passages de sa thèse, mais omet, par exemple, celui-ci : « L’analyse de la criminalité terroriste met en lumière qu’en la matière, seule préside à la décision d’incrimination l’existence d’un besoin répressif. Le constat est donc celui d’une totale instrumentalisation de l’incrimination pénale au service de la politique criminelle antiterroriste ». On ne s’étonnera pas non plus que le juge Ricard ait préféré citer, pour seul philosophe, Raymond Aron plutôt que Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Giorgio Agamben. Mais le juge Ricard ne répugne pas non plus aux falsifications mesquines, comme de mentir sur la distance entre deux villes afin de mettre en cause un non-lieu deux fois prononcé en notre faveur – non, monsieur Ricard, la distance entre Baccarat et Vigny est de 90 km par la route la plus courte et de 104 km par la route la plus rapide, et non de 70 km ! Décidément, ce monsieur a de beaux restes de ce talent inquisitorial qui fit sa fuyante gloire.

Nul doute que nous n’oeuvrions, dans la mesure de nos maigres moyens et parmi tant d’autres, à l’advenue d’une insurrection, ou du moins à la mise à l’arrêt d’une société qui va si manifestement dans le mur. Nul doute que cela puisse représenter, aux yeux de certains, un « grave trouble à l’ordre public ». Nul doute que la législation antiterroriste française soit au fond assez brumeuse pour permettre de couronner d’une cassation le monument de forfaitures qu’est ce dossier. Mais si vous deviez arguer de l’Insurrection qui vient pour nous renvoyer devant un tribunal antiterroriste, alors faites-le devant une cour d’assise, et non en catimini devant un tribunal correctionnel. Il vous est loisible de casser tous les jugements précédents, mais n’ayez pas la mesquinerie de priver notre défense d’un authentique procès où l’on peut enfin entendre juges d’instruction, policiers et politiques, que soit mis sur la place publique ce que tout le monde sait ou devine : les mensonges et les faux d’agents assermentés, les manipulations de l’instruction et toutes les intrigues politiciennes qui ont fait cette affaire. Or cela, seule la cour d’assise nous le garantit. Il est crucial que, si un écrit tel que l’Insurrection qui vient devait désormais constituer un « élément matériel » suffisant à caractériser une « entreprise terroriste », ses centaines de milliers de lecteurs à travers le monde en soient avisés. Il faut toute la publicité à une décision à ce point politique. Vous n’oublierez pas, alors, d’incriminer conjointement les lecteurs de Rimbaud :

Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! »
En vous priant d’agréer…,

Christophe Becker Mathieu Burnel Julien Coupat Bertrand Deveaud Manon Glibert Elsa Hauck Benjamin Rosoux Aria Thomas

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26 septembre 2016

Une pensée pour Bernard Squarcini

Un verre à la santé de Bernard Squarcini

Buvons un verre à la santé de Bernard Squarcini

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26 juin 2016

L'affaire de Tarnac tranchée par la cour d'appel le mardi 28 juin 2016 ?

L’affaire de Tarnac va enfin être tranchée par la cour d’appel
26 JUIN 2016 | PAR MICHEL DELÉAN

Les dégradations de caténaires de TGV en 2008 sont un dossier terroriste, maintient le parquet, près de huit ans après le début de l’affaire. Une enquête truquée et gonflée pour des motifs politiques, tonne la défense. La chambre de l’instruction tranchera mardi 28 juin. (Lire l'article de Médiapart ici)

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27 novembre 2012

Sabotons l'anti-terrorisme

Sabotons l'antiterrorisme net Tract lois anti-terroristes net

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26 novembre 2012

Mauvaises Intentions

Revue mauvaises intentions n°03

Mauvaises Intentions N°03 : Il nous importe de partager des expériences et de construire un discours collectif et une solidarité la plus large possible face à la répression. Partager ses expériences, c’est aussi tenter de comprendre et d’expliquer certaines limites de l’antirépression qui reste un moment auquel il est difficile d’échapper.

SOMMAIRE

1/ Introduction

2/ Rappel des faits

    - chronologie rapide - révoltes du "CPE". La solidarité continue ! - extraits de la procédure antiterroriste

3/ Antirépression & luttes sociales

    - un pavé dans les rouages - travail, prison, travail - solidarité ! - danse avec l’état - contribution aux discussions sur la répression antiterroriste - briser ses liens...

4/ Temps judiciaire et techniques policières

    - garde à vue : manuel de survie en garde à vue - taule : texte d’un prisonnier du mitard de Bois d’Arcy - taule : lettre de Frank depuis la prison de La Santé - contrôle judiciaire : la prison à la maison - contrôle judiciaire : depuis notre chez nous carcéral - expertise psy : lettre à un expert psychiatre - adn : sur l’ADN – du sang, de la chique et du mollard - enquête : analyse d’un dossier d’instruction antiterroriste - antiterrorisme : face à l’outil antiterroriste

5/ Solidarité

    - actions de solidarité - caisses et collectifs de solidarité - émissions de radio anticarcérales

 

Revue mauvaises intentions n°02

Mauvaises Intentions N°02 : « Troubler gravement l’ordre public » Inutile de nous étendre ici sur les raisons d’un regain de tension : révoltes plus ou moins diffuses, grèves spontanées, mouvements sociaux qui débordent le cadre légal imposé... et pas seulement en France. Tout un chacun sent bien l’oppression quotidienne au travail, pour se nourrir, se loger. Aussi, maintenir le capitalisme nécessite pour ses gestionnaires d’exercer une pression de chaque instant sur ceux qu’ils exploitent : la Loi, le contrôle et la peur restent leurs meilleurs outils. Séparer. Isoler. Catégoriser. « Diviser pour mieux régner » sera toujours l’une des pratiques les plus efficaces du pouvoir. Son instrument de propagande, la presse, mène régulièrement des campagnes ciblées : révoltes, débordements, fait-divers, passent successivement sous le feux des projecteurs, sous la hargne du procureur, et, soi-disant avec le consentement populaire, doivent finir derrière les barreaux. Depuis quelques années, la figure du terroriste reprend du poil de la bête et, mondialement, cela fonctionne à merveille. En France, l’état place dans le « fourre-tout terroriste » tous ceux qui le menacent politiquement, que ce soit ceux qui souhaitent se substituer à lui (intégristes religieux, nationalistes...) ou ceux qui veulent l’abattre définitivement. L’irrationnel prend alors, dans l’imaginaire collectif, le dessus sur toute analyse politique. Un vieil épouvantail est agité depuis les élections présidentielles de 2007 : les « autonomes ». Police et médias accolent l’étiquette « mouvance anarcho-autonome », réduisant ainsi à un réseau organisé tout un ensemble diffus d’idées et de pratiques libératrices. Assumer la critique de l’état et du Capital en paroles et en actes impose, de fait, une confrontation physique et matérielle avec ces derniers. Chose qui paraît impossible à la plupart des gens et qui, si elle existe, ne peut être que le fruit d’une manipulation de la police, d’une théorie du complot, de petits écervelés ou encore de pratiques d’extrême droite... Autant d’explications repoussoirs et annihilantes pour affirmer que la critique en actes ne serait pas à la portée du commun des mortels. Ce qui renforce le sentiment d’impuissance généralisé. Rien d’étonnant à ce que l’état veuille fusionner ces deux peurs : peur du « terrorisme », peur des « anarchistes ». C’est à nouveau chose faite depuis quelques mois. Si l’idée de constituer ce dossier de presse nous est chère, c’est qu’il s’agit de démonter, une bonne fois pour toute, ce mécanisme qui incarcère directement un petit nombre et qui souhaite museler le plus grand nombre. Nous avons voulu compiler quelques articles de la presse bourgeoise largement inspirée des dires de la police et de la justice, ainsi que de plus nombreux textes, analyses, affiches... en réponse à la peur terroriste. Solidarité avec les camarades incarcérés ! Pas de peur qui tienne ! Rage et détermination !

 

SOMMAIRE

Retour sur les différentes arrestations et procédures

Lettres de l’intérieur

• Antiterrorisme : lettre d’Isa et Farid, les 2 de Vierzon. [p. 10] • Vues du délire antiterroriste, par Farid. [p. 11] • Pourquoi je me suis fait la malle – Lettre ouverte n°1 de Bruno. [p. 12] • Lettre d’Isa depuis la prison de Lille-Séquedin (mai 2008). [p. 13] • Lettre de Damien en prison à Villepinte. [p. 15] • Lettre de Juan depuis la prison de Rouen (octobre 2008). [p. 16] • Récit d’un mouvement à la maison d’arrêt des femmes de Rouen (juillet 2008), par Isa. [p. 17]

Luttes & Révoltes

• Briser les prismes de l’État. [p. 20] • Temps de chien. [p. 22] • Anarcho-autonome. [p. 24]

Adn

• Existe-t-il un gène de flic ? [p. 25] • Affiche “Crachez ici c’est pour nos fichiers”. [p. 26] • Expertise génétique, laboratoires & tribunaux. [p. 26]

Prisons pour étrangers

• Affiche “Rassemblement contre la machine à expulser à La Chapelle”. [p. 30] • Comme une prison qui brûle. [p. 30] • Affiche “Beau comme des centres de rétention qui flambent”. [p. 32] • Quand Vincennes a brûlé. [p. 33] • Liberté pour les inculpés de feu Vincennes ! [p. 35] • L’état isole, renforçons les liens ! [p. 35]

Sabotages

• Sur les sabotages de voies de chemin de fer. [p. 36] • Du sabotage considéré comme un des beaux arts. [p. 37] • La Caténaire qui cachait la forêt. [p. 38] • Antiterrorisme : la dépanneuse raconte ! [p. 42] • Un pavé dans les rouages. [p. 43]

Tactiques policières & judiciaires

• « Tactiques d’interrogatoires policiers ». [p. 46] • Directive de la Direction des Affaires Criminelles et des Grâces (ministère de la Justice). [p. 49] • Le « cadeau » de la juge antiterroriste. [p. 50]

Solidarité

• Quelques réactions sur les comités de soutien de novembre. [p. 52] • Qu’est-ce que la solidarité ? [p. 54] • Chronologie des actions de solidarité [avril-décembre 2008]. [p. 55]

 

Revue mauvaises intentions n°01

Mauvaises Intentions n°01 : Marcuse : « L’ennemi est là en permanence, aussi menaçant en temps de paix qu’en temps de guerre [...] Il a sa place dans le système. C’est l’un de ses éléments de cohésion. »

sommaire

introduction

« Troubler gravement l’ordre public »

articles tirés de la presse bourgeoise

• L’extrême gauche radicale tentée par la violence. Le Figaro, 8 juin 2007. • Une jeune fille arrêtée pour l’attentat raté de la dépanneuse. Le Parisien, 30 janvier 2008. • Les RG s’inquiètent d’une résurgence de la mouvance autonome. Le Monde, 1er février 2008. • Entretien de Alliot-Marie : « Je veux mettre fin à la propagande terroriste ». Le Figaro, 1er février 2008. • Alliot-Marie voit Action Directe partout. Bakchich.info, 20 février 2008.

 textes, analyses, affiches...

• Fontenay-sous-Bois : 3 camarades mis en examen pour un fumigène dans le 94. Indymedia Nantes, 24 janvier 2008. • A propos des dernières arrestations... Indymedia Lille, 3 février 2008. • Arrestations dans le 94 pour un fumigène : quelques précisions... L’Envolée, février 2008. • Solidarité ! Indymedia Paris, 26 février 2008. Communiqué du collectif Kalimero Paris. • Appel du Front de Libération des Fumigènes. Indymedia Paris, 22 mars 2008. • « Noël en rétention, Pâques en prison ». Tract difusé lors de la manifestation du 5 avril 2008. • Paris : Récit du 5 avril, journée de solidarité avec les sans-papiers. Indymedia Paris, 7 avril 2008. • Chlorate entre autres choses. Indymedia Paris, 12 avril 2008. • Compte-rendu du rassemblement de soutien à Ivan et Bruno. Brassicanigra.org, 18 avril 2008. • Etat et terrorisme. Léon de Mattis, Indymedia Paris, 18 avril 2008. • Affiche « Qui sont les terroristes ? » Avril 2008. • Il n’y a pas que les clous qui soient tordus. Cnt-ait.info, 20 avril 2008. • Quelques propos sur l’outil anti-terroriste. Indymedia Grenoble, 20 avril 2008. • Lettre d’Ivan et Bruno. Indymedia Paris, 21 avril 2008. • Vive les mutineries dans les prisons pour mineurs, à Porcheville et ailleurs ! Indymedia Nantes, 10 mai 2008. • Prise d’antenne sur France Culture à l’Odéon. Indymedia Paris, 10 mai 2008. • Des nouvelles de l’instruction anti-terroriste de Vierzon. Indymedia Grenoble, 11 mai 2008.

annexes...

• Le terrorisme. Quelques éléments juridiques. • La chasse à l’autonome est ouverte ! Tract diffusé par Des prolétaires de Basse-Loire, mi-1979. • L’ennemi intérieur. Août 2004, Traduction d’une affiche turinoise publiée le 10 août 2004 sur le site italien anarcotico.net. • Compile classe… contre classe ! A-infos, mars 2008.

 

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08 mai 2012

Adlène Hicheur - Verdict !

Vendredi 4 mai un peu avant 13h30, pas mal de monde se groupait devant l'entrée de la 14ème chambre correctionnelle du palais de justice de Paris pour écouter l'énoncé du verdict du procès d'Adlène Hicheur. Beaucoup de journalistes étaient présents, un peu moins de monde toutefois du côté des comités de soutien que lors des audiences des 29 et 30 mars. On notait aussi la présence des "gars de Tarnac" qui, quelques jours avant, avaient justement cosignés une tribune libre dans Le Monde intitulée "Non au délit de pré-terrorisme". L'énoncé du verdict n'a duré que quelques minutes, la Présidente Rebeyrotte ne s'est pas donné la peine de parler dans le micro et a très rapidement marmonné qu'Adlène Hicheur était coupable du délit de "participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme" et qu'en conséquence il était condamné à cinq ans d'emprisonnement dont un an avec sursis, qu'il était maintenu en détention et que l'ensemble des scellés seraient saisis (comprendre: confiscation du matériel informatique et des 15 000 € d'argent liquide trouvés au moment de l'arrestation). Après avoir expliqué en trente seconde ce que signifiait l'année de sursis sur le plan pénal, la Présidente a quitté très rapidement la salle d'audience. L'assistance s'est alors figée un instant, attendant que quelque chose se passe... certains ont demandé à leur voisin de répéter ce que la Présidente avait dit car ils n'avaient pas réussi à entendre son marmonage. L'un des membres du comité de soutien viennois s'est offusqué à haute voix de cette façon de faire, de cette manière de balancer un verdict implacable qui va sceller l'avenir d'un homme, puis de repartir en rasant les murs… Tout le monde était debout, sonné et incrédule. L'avocat a dû courir après la Présidente pour lui demander une autorisation pour qu'Adlène Hicheur puisse embrasser son père et ses frères, ce qui fut fait avant que les gendarmes ne reconduisent Adlène en cellule. Nous sommes restés de longues minutes à attendre que quelque chose se passe, à espérer au fond de nous-même que la Présidente revienne et dise que non, finalement il était acquitté… mais non bien sûr... le jugement était là, implacable, irrévocable (sauf appel) et incompréhensible. Curieusement l'énoncé de ce verdict tranchait singulièrement avec celui de l'affaire précédente : 5 jeunes comparaissant pour une affaire de violence, le verdict fut énoncé de manière forte et claire, le Président s'assurant que l'interprète avait pu traduire et que les jeunes avaient bien compris. C'était un peu comme si le verdict de l'affaire Hicheur était tellement honteux, qu'il fallait juste le chuchoter et vite prendre la fuite... Comme je l'ai dit dans l'article concernant les audiences des 29 et 30 mars, je n'ai rien entendu de convaincant dans l'énoncé des charges reprochées à Adlène Hicheur, en tout cas rien de prouvé, pas même l'identité de son interlocuteur sur les forums. Moi qui croyait que justement la justice ne s'appuyait que sur des faits, que le travail des enquêteurs consistait à amener des preuves et que toutes les assertions ne reposant pas sur des éléments établis étaient nulles et non avenues et enfin que le doute devait bénéficier à l'accusé. Je pense que si je n'avais pas assisté à ce procès, si je n'avais pas entendu de mes oreilles les élucubrations scabreuses basées sur une série d'hypothèses non vérifiées afin de tailler un costume de coupable à Adlène Hicheur, j'aurais eu au fond de moi un doute en me disant que la justice française ne pouvait pas condamner sans preuve ou sans au minimum quelques éléments solides permettant de se forger une intime conviction. Aujourd'hui, je sais qu'il est possible d'arrêter quelqu'un en France, de lui faire subir 96 heures d'interrogatoire sans sommeil, alors que cette personne souffre physiquement et que le médecin lui prescrit des médicaments de plus en plus forts pour le faire tenir... Je sais aussi qu'il est possible de détenir quelqu'un pendant 30 mois sans qu'aucun élément sérieux ne justifie cette détention. Enfin, je sais qu'il est possible de construire un dossier uniquement à charge, de bourrer celui-ci d'éléments non prouvés, d'erreurs grossières, d'hypothèses scabreuses et finalement de faire condamner quelqu'un à des années de prisons.

Ce jugement je ne le comprends pas, je le comprends encore moins quand je lis le paragraphe suivant :

"Au cours des débats d'audience, Adlène HICHEUR a employé plusieurs fois le terme d'"humiliation" et l’on sent, à travers les messages de cet homme intelligent et fier, la douleur d’appartenir à un peuple qui a effectivement été colonisé pendant deux siècles par des représentants de son pays d’accueil et d’adoption ainsi que la difficulté à surmonter cette antinomie. Le Tribunal ne peut de même ignorer qu’Adlène Hicheur est né à Séfif, ville de triste mémoire, ce qui n’a pu que renforcer son sentiment d’injustice, d’humiliation devant le sort réservé à ses pères"

Cet argument qui sort de nulle part est présenté comme un élément à décharge valant l'année de sursis, alors qu'au contraire il accable en tentant de donner une explication à un délit qui n'a jamais été démontré au cours du procès. Les juges se donnent ainsi probablement bonne conscience… Grand bien leur fasse !

Vous qui me lisez, prenez garde à vos écrits, prenez garde à vos courriels, et finalement prenez garde à vos pensées. Une justice d'exception a été instaurée en France et elle a tout pouvoir.

Dominique Boutigny, sur Sortir de DiasparBlog

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03 mai 2012

Affaire Hicheur, un simple détail

Si nul ne peut croire sérieusement que le 6 mai 2012 puisse altérer quoi que ce soit au cours de nos existences, il n’en va pas de même du 4 mai prochain, date du verdict dans le procès d’Adlène Hicheur. Ce jour-là, nous saurons enfin si le simple fait d’écrire sur des forums virtuels des propos peu amènes pour l’Occident constitue un acte de terrorisme passible de plusieurs années de prison. Ce jour-là, l’autorité judiciaire déterminera enfin si l’on a ou non le droit de considérer que le déploiement des armées occidentales en Irak et en Afghanistan est un acte de guerre, voire un acte d’invasion, et non une simple opération de police menée pour le bien de l’humanité dans une extension récente du territoire américain. Et si une telle opinion constitue en soi l’expression caractérisée de sympathies « pro-djihadistes ». Si la juge Rebeyrotte devait condamner Adlène (même à une peine qui se limite à couvrir les deux ans et demi de préventive qui viennent de lui briser le corps), il conviendra d’en tirer toutes les conséquences. On aura alors à coeur d’interdire tous les blogs anarchisants qui appellent à pendre les patrons, voire à bouffer les riches, tous les groupuscules marxistes qui défendaient la « résistance irakienne » contre l’ « agression impérialiste US », tous les pro-palestiniens qui soutiennent ceux qui luttent contre l’« occupant sioniste » ou dans autre registre tous les xénophobes qui appellent sans rire à égorger des arabes le jour de l’Aïd, comme tous les satanistes en herbe qui étalent une volonté farouche de brûler une à une les églises de notre pays. Avec un peu de persévérance, on se rendra bientôt compte que les forums virtuels les plus anodins sont remplis d’intentions criminelles impunies, auxquelles ne manquent guère qu’un peu de suite dans les idées pour en faire du pré-terrorisme avéré.

On nous dira que le cas d’Adlène est tout de même singulier, qu’on ne peut étendre qu’abusivement sa situation au reste de la population. Certes, Adlène est d’origine algérienne. Son père figurait déjà sur les fichiers antiterroristes français, apparemment pour avoir fait un pélerinage à la Mecque. Pour aggraver son cas, Adlène, comme tant d’autres de sa cité de Vienne, a préféré collectionner les diplômes plutôt que les peines de prison. Il est passé par Normale-Sup Lyon, était chercheur en physique fondamentale au CERN. Voilà qui est peu pardonnable, ainsi que les policiers de la sous-direction antiterroriste le lui ont fait remarquer : « On va te broyer ». Ainsi qu’ont pu le constater tous ceux qui ont assisté à son procès, c’est un esprit méthodique, qui sait choisir ses mots, développer une pensée sans se laisser dominer par tel ou tel chantage émotionnel. Or chacun sait que c’est à son intelligence glacée que l’on reconnaît la graine de terroriste au sang froid.

On peut épiloguer tant qu’on veut sur le caractère d’« exception » de la justice antiterroriste, sur le renversement des principes mêmes du droit qu’elle contient ; on n’a rien dit tant que l’on n’a pas élucidé la nature de sa cohérence, qui, tout en s’inscrivant dans le champ du droit, le déborde de toutes parts. Cette cohérence est celle de l’actuelle gestion socialisée des affects. Le terrorisme est le premier crime défini par la nature affective de ses conséquences, le premier crime affectif de l’histoire. C’est pourquoi on peine tant à le définir juridiquement. Le terroriste, l’acte terroriste, le groupe terroriste, se définissent par ceci qu’ils font peur, qu’ils répandent, dit-on, l’affect de terreur. Et la justice antiterroriste est féroce, comme l’est la police antiterroriste, parce que la peur rend féroce.

Ne soyons pas dupes : rien n’est plus exploitable et malléable que le sentiment de peur et c’est en cela que la DCRI est une police éminemment politique. Le hic, bien évidemment, c’est que, du Petit Journal à C.N.N., de Casimir-Perier à Nicolas Sarkozy, toute la terreur associée à tel ou tel fait, qu’il ait eu lieu au café Terminus ou à Toulouse, c’est l’appareil gouvernemental qui la produit en exploitant le fait à dessein, et non son auteur. Claude Guéant n’aura pas ménagé ses efforts et Nicolas Sarkozy ses effets pour répandre, et ce jusque dans les écoles primaires, l’effroi lié aux assassinats de Toulouse. Les histoires de terroristes sont les contes cruels, pleins de barbus, de bombes et de sabres, dont on berce le sommeil agité des solitudes démocratiques. Tout souci de vraisemblance y est superflu. On peut rafler des musulmans pour le spectacle à la veille des élections présidentielles ; et le refaire une semaine plus tard, pour les libérer tous : le « fromage islamiste » est si « alléchant », comme l’écrit le juge Trévidic.

Dans le cas d’Adlène, on se souviendra du directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard, se vantant sur France Info d’avoir arrêté in extremis « un individu autoradicalisé qui s’apprêtait à déposer une bombe dans un régiment de chasseurs alpins ». Bizarrement, lors de son procès, les journalistes, les amis et les soutiens d’Adlène purent constater que comme par magie, cette « bombe-à-deux-doigts-d’exploser » avait disparu des débats. Comme il fallait bien parler de quelque chose, c’est-à-dire consacrer le flair et le sérieux sans pareil de la DCRI, on s’acharna à démontrer que le contenu de quelques mails d’Adlène était si terrifiant que cela méritait bien six années de prison. Quelle importance, l’image était déjà dans la boîte, c’est-à-dire dans les têtes : « un individu autoradicalisé qui s’apprêtait à déposer une bombe. » Cela fait partie de la fiction générale par laquelle on gouverne de nos jours Nous nous trouvons avec le procès d’Adlène à la croisée des chemins. Soit la justice valide la doctrine insensée du décèlement précoce, du « pré-terrorisme » et se lance dans la neutralisation préventive de tous les « individus autoradicalisés », par nature indétectables, qui courent les rues et les forums. Ce qui signifie : basculer dans la psychose sous l’impératif inatteignable de prévoir l’imprévisible, affranchir la surveillance policière de tout prétexte, de toute limite. Soit la justice antiterroriste acquitte Adlène, et renonce donc à confisquer une nouvelle fois ce qu’elle prétend protéger : la liberté. A vous de juger, il n’y va après tout, dans cette affaire, que de ce simple détail.

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Jean-Pierre Lees, physicien, directeur de recherche au CNRS
Mathieu Burnel, mis en examen dans l'affaire de Tarnac
Halim Hicheur, frère d'Adlène Hicheur
Rabah Bouguerrouma, porte-parole du Collectif viennois de soutien à Adlène Hicheur

Publié dans Le Monde, tribune libre, le 30.04.2012, sous le titre Non au délit de "pré-terrorisme", et avec quelques phrases en moins. Ci-dessus dans sa version d'origine, aussi consultable ICI.

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