Amour, émeute et cuisine

Quelques pensées sur la civilisation, considérée dans ses aspects politiques, philosophiques, et culinaires, entre autres. Il y sera donc question de capitalisme, d'Empire, de révolte, et d'antiterrorisme, mais aussi autant que faire se peut de cuisine.

22 février 2019

Halimi-Rimbert : les Marx-Engels du XXIe siècle ?

Halimi-Rimbert : les Marx-Engels du XXIe siècle ?

Ce n’est pas la première fois que des héritiers présomptifs autoproclamés et surtout présomptueux de Marx se réclament de lui pour avancer leurs propres thèses et interprétations pseudo-révolutionnaires. Mais jusqu’à récemment cette usurpation était le fait, d’un côté, de leaders et théoriciens de groupuscules d’extrême-gauche, et, de l’autre, d’universitaires adeptes du marxisme-lénifiant. La nouveauté, avec le tandem Halimi-Rimbert, est que l’on a affaire à des journalistes, citoyennistes bon teint en plus, considérant que le vote aux élections programmées par les gouvernants reste l’arme fatale contre le néo-libéralisme, et pour qui, si révolution il y a, elle ne saurait donc être que «citoyenne». C’est-à-dire légale, réformiste et pacifique, sans autre horizon qu’un capitalisme amendé et civilisé, «apprivoisé», pour reprendre le souhait formulé par l’anthropologue de «centre gauche» Emmanuel Todd.
Or voilà que le directeur du Diplo et son adjoint se mettent à parler à leur tour d’«insurrection», de «révolte», de «destitution». Il ne manque plus que le «soulèvement», mais il semble qu’ils aient été dissuadés d’aller trop loin en reprenant ce vocable par la menace de poursuite judiciaire de la part du Ministre de l’Intérieur Castaner contre l’une des figures des Gilets jaunes, Éric Drouet, qui avait appelé à «un soulèvement sans précédent par tous les moyens nécessaires» pour riposter à l’énucléation commise par la flicaille contre une autre figure du mouvement, Jérôme Rodriguez. Il est vrai que l’on voit mal notre duo diplomatique inciter sa chalandise néo-petite bourgeoise à l’émeute et encore moins à la guerre civile contre le gouvernement.
Comment pourrait-il le faire, en effet, alors que cette «classe moyenne éduquée» est totalement déconnectée des classes populaires — si l’on excepte les enseignants du primaire et du secondaire, et les travailleurs sociaux, minoritaires dans le lectorat du Diplo. D’où sa surprise voire sa sidération lorsqu’une partie d’entre elles ont enfilé un gilet jaune pour occuper ronds points et péages voire faire quelques incursions dans les «beaux quartiers», afin d’exprimer leur colère et faire valoir leurs revendications. Comme l’avait noté Halimi lui-même, qui semblait découvrir la lune, dans un article paru le mois précédent, ce mouvement social imprévu, y compris par les sociologues et politologues dont il aime à s’entourer, est «culturellement étranger à la plupart de ceux qui font le journal et de ceux qui le lisent » [1] . Sans remettre en cause, comme il se doit, la division capitaliste du travail à l’origine de ce clivage, remise en cause qui relève pour lui comme pour ses semblables de l’impensable. Un peu plus de «justice sociale», un peu moins d’inégalités : c’est ce à quoi se résume, en effet, le progressisme des «amis du Monde diplomatique». Mais alors comment interpréter l’irruption soudaine en une du journal de ce copier-coller du titre de l’un des livres de Marx, avec un article au pluriel en moins, publié après sa mort avec une préface de Engels : Les luttes de classe en France ? [2]

Mon hypothèse est que le duo Halimi-Rimbert a simplement voulu se mettre au diapason d’un mouvement social qu’eux et leurs amis n’avaient, à la différence des précédents, ni prévu ni voulu, et qui les a, passez-moi l’expression, laissés sur le cul. En empruntant à Marx le titre martial de l’un de ses écrits, ils ont simplement voulu faire courir de délicieux frissons insurrectionnels dans l’échine toujours courbée de leur lectorat de néo-petits bourgeois, ces «agents dominés de la domination», comme les définissait bien l’un de leur maître à penser, le sociologue Pierre Bourdieu, sans en tirer, toutefois, les enseignements politiques qui s’imposaient. Comme il fallait s’y attendre, la conception de la lutte des classe du tandem Halimi- Rimbert diffère quelque peu de celle de Marx, foncièrement anticapitaliste comme chacun sait, dont ils n’ont jamais vraiment assimilé la pensée tant elle va à l’encontre de la ligne idéologique du mensuel, l’altercapitalisme, dont l’un et l’autre n’ont pas dévié d’un pouce depuis qu’ils en ont pris la tête. Ils ne sont donc pas près de ni prêts à combler «le gouffre croissant» relevé avec une lucidité malheureusement sans suites par Halimi dans l’article de janvier mentionné, «entre un univers populaire qui subit les coups, essaie de les rendre, et un monde de la contestation (trop ?) souvent inspiré par des intellectuels dont la radicalité de papier ne présente aucun danger pour l’ordre social».
On peut dès lors se demander pourquoi les deux figures de proue du Diplo ont jugé bon de rejoindre les rangs de ces derniers dans le numéro du mois suivant. Ce qui renvoie à l’hypothèse évoquée plus haut : comme toutes les gloses explicatives de lettrés plus ou moins savants qui se sont abattus depuis des semaines sur les basses classes en révolte comme la vérole sur le bas-clergé, l’interprétation de leur mouvement proposée par Halimi et Rimbert, non pas à la lumière du marxisme mais sous le patronage post-mortem de Marx, ne s’adresse pas à celles-ci, qui n’en auraient de toute façon que faire, mais à une faune diplômée à qui l’on peut raconter à peu près n’importe quoi pour peu qu’elle puisse y trouver son compte symbolique. Certes, l’insurrection pronostiquée par certains il y a quelque temps déjà est bien venue, mais elle ne correspond pas à ses vœux tant dans sa forme que sur le fond. Mais, qu’à cela ne tienne ! Fort de leur savoir acquis dans les enceinte universitaires ou autres temples de la connaissance, une cohorte d’observateurs professionnels du monde social vont se succéder devant les micros et les caméras ou dans les colonnes des médias dominants, qu’ils aiment à vilipender par ailleurs, pour dévoiler aux spectateurs, auditeurs ou téléspectateurs qui croient aux dons de divination de ces pythies des temps post-modernes, les tenants supposés et aboutissants probables d’un mouvement qui s’est développé sans leur aide ni même leur présence. Qu’on se le dise, malgré tout : mieux que n’importe quel acteur anonyme du mouvement des Gilets jaunes, ils sont en mesure dire de quoi celui-ci est le nom. C’est ainsi qu’une fois de plus, car il est coutumier du fait, le Diplo présente comme le commencement de la fin pour la classe possédante, l’essor d’une opposition massive au pouvoir politique en place où l’on chercherait pourtant en vain trace des courants socialistes, communistes ou anarchistes qui irriguaient feu le mouvement ouvrier. Halimi et Rimbert pointent d’ailleurs l’absence dans les revendications des Gilets jaunes de la «lutte contre l’exploitation salariale» et de «la mise en accusation de la propriété des moyens de production». Mais diable quand a t-on lu dans ce journal de telles orientations alors qu’il ouvre ses colonnes à un économiste tel que Bernard Friot qui n’a rien d’autre à proposer qu’un «salariat basé sur la qualification individuelle», tournant le dos à Marx qui avait opté pour l’abolition pure et simple du salariat, quelle qu’en soit la forme, comme condition de l’avènement du communisme ? Quand à la nécessité d’«exproprier les expropriateurs» capitalistes, très partagée parmi le prolétariat du XIXe siècle, cette éventualité paraît n’avoir jamais effleuré l’esprit des collaborateurs, réguliers ou occasionnels, du mensuel. Et que dire d’autres failles reprochés par nos deux néo-marxistes mondains à des revendications qui «ne remettent en cause» ni la «subordination des salariés dans l’entreprise», ni «la répartition fondamentale des revenus» ou le «caractère factice de la souveraineté populaire au sein de l’union européenne et dans la mondialisation» ? Ces reproches valent en premier lieu pour ceux qui les adressent, en particulier sur le dernier point. Car la sortie simultanée de l’euro, de la Communauté européenne et de l’Otan n’a jamais fait partie des perspectives politiques tracées dans le Diplo qui a préféré traiter en pestiféré, c’est-à-dire par un silence absolu, celui qui les a toujours fait siennes, le leader de l’UPR, François Asselineau. Aussi peut-on considérer comme de pures «paroles verbales», comme on dit au Canard enchaîné, la recommandation faite à leurs ouailles par nos deux nouveaux venus dans le marxisme de la chaire de «marquer leur solidarité avec l’action des gilets jaunes» en agissant «dans le sens de la justice et de l’émancipation». On croirait lire la conclusion d’une dissertation d’un élève de première année à l’école des larves de Sciences Po.
Souvenons-nous de Siriza en Grèce puis Podemos en Espagne érigés par le Diplo en fers de lance de la lutte contre les puissants de ces deux pays, avec les résultats pour le moins médiocres voire désastreux en Grèce que l’on sait. Mais avec les Gilets jaunes on a affaire à un mouvement réellement populaire où la caste universitaire, hégémonique dans les organisations précitées, brille par son absence. Peu importe, cependant. Il s’agit là encore, pour les activistes, «de papier» eux aussi, du Diplo de remonter le moral des troupes en leur faisant croire que la bourgeoisie française ou plutôt «l’oligarchie» — je reviendrai sur ce distinguo — serait aujourd’hui aux abois. D’où la référence à des «précédents» historiques, tel le soulèvement armé prolétarien de Juin 1848, de «lutte des classes sans fard» où «chacun doit choisir son camp», au point où les possédants «saisis d’effroi», «perdent leur sang froid». À l’appui de ce parallèle sans rapport aucun avec la situation actuelle où le règne des capitalistes en France, nationaux ou étrangers, ne court aucun péril, sont cités les propos alarmistes d’éditorialistes «proches du patronat» attestant la panique qui se serait emparée de ce dernier.
Dommage que Halimi et Rimbert n’aient pas pu prendre connaissance au moment où ils rédigeaient leur brûlot ou ce qu’ils croyaient tel, d’un article de L‘ImMonde d’où il ressortait, comme le titre l’annonçait en grosses lettres pour soulager ses lecteurs, que «les entreprises» étaient «peu ciblées par les “gilets jaunes”» [3]. «Un ministre de premier plan», apprenait-on, aurait même déclaré que l’«on n’est pas dans un schéma classique de lutte de classes», car «la fracture se fait entre ceux qui ont de l’espoir et ceux qui n’en ont pas». Entre «ceux qui réussissent» et «ceux qui ne sont rien», aurait précisé Macron. En tout cas, les exploiteurs sortent jusqu’ici indemnes de la tourmente, et, comme le concluent les auteures de l’article, «c’est désormais l’État et son premier représentant Emmanuel Macron, accusé d’être le “président des riches”, qui sont visés par la colère populaire». Or, c’est bien là où le bât blesse dans la prétention de Halimi-Rimbert à suivre les pas de Marx dans leur examen de la «recomposition politique et sociale» en cours dans l’hexagone. «Le président des riches» est le titre d’un essai à succès publié en 2010 de deux sociologues bien en cour au Diplo — ils ont repris du service dans le numéro de février — qui s’étaient échinés à mettre à profit leur popularité médiatique pour inciter tous ceux que leur livre avait enthousiasmés à voter et faire voter Hollande à la présidentielle de 2012 pour «battre Sarkozy» auxquels ils avaient accolé cette appellation. Un Hollande qui, une fois élu président, servira «les riches» avec autant d’ardeur sinon plus que son prédécesseur en casant Macron à l’Élysée comme secrétaire général adjoint de son cabinet, puis à Bercy comme ministre de l’économie. Mais on ne peut pas exiger de chercheurs en sciences sociales de chercher autre chose que ce que leur appartenance de classe les conduit à trouver, en laissant le reste de côté.
À cet égard, l’intitulé de l’article de Halimi dans le Diplo de janvier est involontairement révélateur. «Tout ce qui remonte à la surface» avec le mouvement des Gilets jaunes, c’est précisément ce que le discours autorisé sur le monde social, auquel le Diplo fait écho avec la dissonance sur laquelle repose son image de marque, a laissé enfoui. Ainsi en va t-il de la bourgeoisie que le couple Pinçon- Charlot s’entête à ne plus appeler par son nom pour lui en substituer un autre, «l’oligarchie», moins marqué du sceau d’infamie marxienne. Concept transhistorique qui date de l’antiquité grecque, il fait oublier le caractère de classe exploiteuse d’où la bourgeoisie tire sa spécificité, en plus de ses revenus, et, par delà, le caractère capitaliste de la société, pour ne cibler que «les riches» et même les «très riches» voire, comme se plaisant à le souligner nos deux sociologues, les «ultra-riches», en faisant l’impasse sur le fondement social de cette richesse. Pas étonnant, dès lors, que le mouvement des Gilets jaunes ne soit perçu que comme celui de gens demandant au gouvernement de rendre les uns un peu moins riches pour que les autres soient un peu moins pauvres.
Certes, Halimi et Rimbert, usent — avec parcimonie — du terme «bourgeoisie», mais c’est, malgré leur volonté de «clarification idéologique», sur la base d’une confusion entre classe possédante et classe dirigeante. La première est, rappelons-le quand même, constituée par les capitalistes tandis que la seconde, les «fondés de pouvoir du capital» comme Marx appelait les gouvernants de la démocratie représentative, comprend aussi bien des bourgeois que des petits bourgeois. Or, mêlant indistinctement «hauts fonctionnaires français ou européens, intellectuels, patrons, journalistes, droite conservatrice, gauche modérée», Halimi et Rimbert en viennent à englober le tout sous la notion pour le moins floue de «bourgeoisie cultivée». Une manière de noyer le poisson néo-petit bourgeois, c’est-à-dire les politiciens «de gauche» pour qui tous les deux comme la plupart de leurs lecteurs ont voté sans désemparer pendant des années, dans un salmigondis interclassiste où Marx ne reconnaîtrait pas les composantes de la classe dirigeante. Car dans ce «bloc bourgeois» que nos deux marxistes en herbe accusent d’avoir monopolisé le pouvoir d’État et dont la stratégie aurait fait que «les classes populaires se trouvent exclues de la représentation politique», figurent bon nombre de dirigeants de ce que l’on a appelé la «gauche plurielle» issus de la petite bourgeoisie intellectuelle.

Des plus hauts postes de la pyramide étatique jusqu’aux collectivités locales ainsi qu’à la tête d’associations importantes, ses représentants secondent la bourgeoisie dans le maintien de sa domination, dans la cadre soi-disant démocratique d’«alternances politiciennes» sans alternative politique. Le dessus du panier de cette classe médiane et médiatrice vit comme la «grande bourgeoisie» dans l’entre soi, pointe du doigt les «ultra-riches» mais oublie les quartiers populaires et méprise les gens qui y résident, écologiquement incorrects parce qu’ils roulent au diesel et fument trop, font leurs courses dans des hypermarchés, regardent à la télévision les émissions de divertissement et, pour couronner tout, sont suspectés d’inclinations homophobes, racistes voire d’extrême-droite. D’où le peu d’appétence pour les «gilets jaunes» de l’intelligentsia progressiste qui sert de guide idéologique à cette classe. Ce qui ne l’a pas empêchée d’essayer de prendre le train en marche en apportant son soutien à leur mouvement, non sans quelques hésitations au départ, mais comme la corde soutient le pendu. Ainsi a t-on vu fleurir dans le journal libéral- libertaire du milliardaire sioniste Patrick Drahi ou sur le site du patron moustachu de Médiapart qui avait voté Macron au deuxième tour de la présidentielle, les appels de quelques pointures en vue du gratin académique à se solidariser avec les Gilets jaunes en se joignant à eux dans la rue ou au moins sous forme de manifestations parallèles et séparées, féministes et LGBTQ, par exemple, pour «selzéceu» qui redoutaient le mélange du bon grain «bobo» avec l’ivraie populo.
En matière de récupération, le cas de François Ruffin est à cet égard emblématique. Après avoir tenté en vain de taper l’incruste chez les Gilets jaunes de son fief picard de Flixecourt pour élargir sa base électorale, on a vu le clown de la France insoumise défiler le samedi 24 novembre sur les Champs Élysées au milieu de «la France invisible» revêtue de jaune qui, selon lui, avait décidé de «passer de la résignation à l’action» pour «se rendre visible». Sans aller cependant jusqu’à l’accompagner jusqu’à l’Arc de Triomphe pour lui donner un coup de main dans son affrontement avec les forces répressives. Il faut dire qu’il avait bien précisé lors d’une autre prestation filmée aux Champs Élysées, flanqué de trois Gilets jaunes, que s’il accédait au sommet du pouvoir à l’issue d’une prochaine consultation électorale de ce serait pour «ramener la concorde nationale» dans le pays. Lors d’un entretien avec le médiacrate Nicolas Demorand sur France Inter quelques mois auparavant, il avait même affirmé sa foi en la non-violence pour dissiper les craintes de désordres que pouvait susciter la «manifestation pot-au-feu» dont il était l’initiateur, qu’il souhaitait «festive et joyeuse» pour «faire la fête à Macron» — pour qui il avait voté lui aussi. S’il voulait «rallumer le feu», c’était celui «de l’espoir dans le cœur des gens» et non pour jouer les incendiaires. Or, pas plus que les Nuits à dormir debout dont il fut aussi le promoteur au printemps 2016 où accoururent de jeunes petits bourgeois précarisés ou en voie de l’être, cette bouffonnerie carnavalesque ne changea quoi que soit dans le rapport de forces avec «l’oligarchie». Et la tentative de Ruffin de «servir de passerelle» entre la «France périphérique» et la «classe éduquée» parisienne, lancée place de la République devant ses fans le 29 novembre 2018 alors que le mouvement des Gilets jaunes battait son plein, se solda également par un fiasco. Aux dernières nouvelles, notre Tintin picard se prépare à rééditer l’opération «Merci patron !». Faute de pouvoir s’intégrer au mouvement des Gilets jaunes ou de l’intégrer à la gauche plan-plan au plus fort de sa vitalité, il a décidé de le filmer «pour qu’il laisse une trace». Une manière de l’enterrer avant même qu’il prenne fin ! À l’écouter, pourtant, «quand un mouvement tient entre Noël et le jour de l'An, qu'il tient en janvier, c'est qu'il y a des chances pour qu'au printemps il se passe des choses dans ce pays». On peut se demander néanmoins si le titre qu’il a choisi ne révélerait pas plutôt un désir de faire oublier au plus vite un hiver peu favorable à ses tentatives de récupération : «J’veux le soleil !» À moins qu’inspiré par les réminiscences historiques dont Halimi et Rimbert ont truffé leur «papier», il se voie déjà comme l’annonceur et le leader d’un nouveau Printemps des peuples !
«Le Paris de 2019 ressemble au Versailles de 1789», si l’on en croit le duo Halimi- Rimbert, jamais à court de références révolutionnaires, qui convoquent également d’autres événements majeurs où le pouvoir des nantis fut assez rudement menacé (la Commune de Paris, juin 36, mai 68). Pourtant, il est douteux que la capitale soit appelée à être à nouveau le foyer ou la cible d’une intensification de la lutte des classes. Et l’on voit mal en quoi la carte des «lieux de pouvoir à Paris», publiée sur deux pages en tiré à part par le Diplo, peut «déranger» ceux qui les occupent, contrairement à ce qu’imaginent ceux qui l’ont fait dresser. Certes, Ruffin, lors de la soirée de novembre où il pensait convaincre son auditoire de «converger» avec les Gilets jaunes lui avait bien suggéré d’organiser une série d’«apéros facebook au vin chaud devant les lieux de pouvoir». Mais, pas plus qu’«un dîner de gala», comme l’avait rappelé Mao, la révolution, même limitée à une version citoyenno-écologique, ne saurait se limiter à boire joyeusement un coup en bandes devant les entrées des ministères ou des siège sociaux. La destruction par des manifestants, le 5 janvier 2019, lors de l’« acte VIII » du  mouvement des Gilets jaunes , du portail de l' hôtel de Rothelin-Charolais , siège du  porte-parole du Gouvernement , à l’aide d’un chariot- élévateur, obligeant Benjamen Grivaux à s’enfuir de son bureau en courant, n’a rien à voir avec des pantalonnades collectives pseudo-subversives dont Ruffin s’est fait le chantre. Elle donna un petit aperçu de ce que serait l’investissement de la capitale par la foule de ceux qui en on été chassés ou n’y ont jamais eu droit de cité. Si les «gilets jaunes» ayant enfin fait la jonction avec les «racailleux de banlieues» sur des bases politiques révolutionnaires s’avisaient de vouloir mettre à sac quelques hauts lieux du pouvoir économique, politique et intellectuel, nul doute que l’on verrait ressurgir la «grande peur des bien-pensants», penseurs de gauche mondains compris, et tout ce qui s’ensuit : la fin des festivités populaires dans un bain de sang.



Jean-Pierre Garnier

Notes :

1- Serge Halimi, «Quand tout remonte à la surface», Le Monde diplomatique, janvier 2019.

2- Serge Halimi et Pierre Rimbert, «Lutte de classes en France», Le Monde diplomatique, février 2019.

3- Le Monde, 7 février 2019.

Ce texte envoyé par notre camarade Jean-Pierre Garnier nous ayant quelque peu interrogé sur deux points particuliers, nous faisons suivre ci-dessous les brèves remarques que nous lui avions envoyées et la réponse qu'il nous a rapidement donnée :

Nos remarques : "Très bon topo ! Même si à nos yeux un ou deux points qu'il serait ardu de développer ici restent discutables. Pour tout de même le dire vite : 1 - Nous ne pensons pas que le clampin Asselineau puisse présenter un quelconque intérêt. Autant que nous le sachions, il n'est pas plus révolutionnaire ou simplement anti-capitaliste que l'ensemble de ses coreligionnaires. Qu'il veuille sortir de l'UE et de l'OTAN ne change rien à l'affaire, puisqu'il s'agit seulement chez lui d'un désir de revenir à un Etat fort et à une France du passé qui n'a réellement jamais existé, sinon dans les fastidieux rêves de sa caboche presque aussi décomposée que celle d'un Zemmour. 2 - Quelles qu'aient pu être dans un premier temps leurs hésitations, il n'en reste pas moins qu'une part de la "classe moyenne" et de la "petite bourgeoisie" dites "ultra-gauchistes" par la médiacratie et le pouvoir a tôt fait de rejoindre les gilets jaunes dans les manifestations comme parfois sur les ronds-points, et assez régulièrement avec pour objet que les choses s'emballent, si nous pouvons le dire ainsi. Nous n'avons tout de même pas tous une cervelle du Diplo ou de Ruffin, en quoi d'ailleurs il me paraît bienvenue de faire suivre ici cette "banalité de base" que nous écrivions il y a quelques temps maintenant : - "Si nous pouvons sans rougir renvoyer dos à dos certains prétendants au gauchisme et la police, c'est que les uns comme l'autre font tout pour nous enfermer dans une catégorie abstraite du spectacle ; les premiers en effet nous définissent comme réactionnaire précisément là où la seconde nous définit comme membres de l'ultra-gauche." Voilà ce que nous pouvions en dire rapidement.

La réponse de Jean-Pierre Garnier : "Sur Asselineau, il faut tenir compte du contexte de mon topo. Il ne s'adresse pas à des anars, marxiens ou non, mais à des gens situés à gauche de la «deuxième droite» sociétale-libérale (PS, escrologistes...) insatisfaits de la frilosité ou de la légèreté politique du Diplo sur certaines questions d'ordre intérieur ou international, y compris au sein de ce journal. Parmi mes amis ou connaissances, je connais des militants de l'UPR ou des gens qui en sont sortis, les uns et les autres anti-capitalstes. Pour eux la «triple sortie» n'a de sens que si elle se situe dans une perspective de sortie du capitalisme. Ma divergence avec eux est que celle-ci ne doit pas être une simple «perspective» mais un processus combiné avec les trois autres de transformation sociale radicale que l'on appellera révolutionnaire si l'on veut. L'état (déliquescent) actuel qui caractérise ce qui reste de forces progressistes — et cela vaut aussi pour le NPA les anarchoïdes de Alternative liberaire qui reprennent à propos de la Russie et du Moyen-Orient la propagande de l'impérialisme US et de ses vassaux —, oblige à procéder par ordre au lieu de balancer la package idéologique qui ne convaincra que les déjà convaincus. Dans le cas du Diplo, leur refus d'envisager une sortie de l'Europe du capital va de pair avec leur incapacité à passer de l'anti-néolibéralisme à l'anti-capitalisme. Tout cela n'implique pas que j'ignore que Asselineau soit le chantre (gaulliste) d'un capitalisme national, visée irréaliste à l'ère du capitalisme transnational où seules les bourgeoisies russes ou chinoises peuvent encore impulser l'accumulation du capital dans le cadre de l'État-nation. Mais l'internationalisme doit, pour être autre chose qu'un vœu pieux, s'appuyer aujourd'hui dialectiquement sur le nationalisme comme idéologie de résistance face à l'emprise d'un impérialisme devenu transnational. On ne se libérera pas de l'Europe du capital si celle-ci ne se désintègre pas. Et l'on ne réussira pas à ne pas se laisser entraîner dans une troisième guerre mondiale si l'on ne coupe pas les ponts avec l''OTAN, condition sine qua non, en plus, pour engager une politique de désarmement. Sur la petite bourgeoisie intellectuelle et la possibilité ou la volonté d'une partie de ses membres de rompre avec sa propre classe, je serai plus bref. Celle-ci est autre chose qu'une «catégorie abstraite du spectacle», pour peu que l'on soit matérialiste au sens marxien, au lieu de reprendre les spéculations idéalistes des situationnistes qui ont préféré réduire la réalité sociale à l'univers fantasmagorique du«spectacle» plutôt que la soumettre à une analyse concrète de situations concrètes permettant d'avoir prise sur elle pour pouvoir agir sur elle. Suffisamment d'écrits (dont les miens ) ont été consacrés à la place et au rôle de la PBI à la reproduction des rapports de production capitalistes pour éviter de verser à nouveau dans la vision individualiste volontariste selon laquelle suffirait à chacun de vouloir pour pouvoir en ignorant les déterminations de classe. La «classe moyenne éduquée», comme l'appellent les sociologues qui en sont issus pour nier qu'elle a structurellement partie liée avec la bourgeoisie, c'est-à-dire les exploiteurs, ne «bascule», en tout ou en partie, dans le camp des exploités que si 1° ceux-ci se mobilisent massivement contre l'exploitation 2° celle-là a intérêt à le faire. Les «gauchistes» néo-petits bourgeois sont des exceptions à la règle — je ne parle pas de ceux qui sont précarisés, en voie de ou menacés de l'être qui font partie des gens qui ont intérêt à rejoindre les rangs des exploités condition n° 2) — , mais une règle qui, précisément, explique qu'ils soient des exceptions, des exceptions toujours minoritaires. Comme c'est le cas de ceux qui, aujourd'hui, appuient pratiquement, et non à coups de pétitions, de prestations dans les médias ou de manifs- bidons, le mouvement des gilets jaunes.

Posté par Leolonico à 09:41 - Nos positions - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

26 novembre 2013

De quoi Badiou est-il le nom ?

Jean-Pierre Garnier AEC copier01

On trouvera peut-être réducteur sinon arbitraire pour répondre à la question ci-dessus de ne s’appuyer que sur les propos recueillis dans un entretien radiophonique d’un penseur dont l’œuvre théorique monumentale, à défaut d’être magistrale, se situe à cent coudées au-dessus de cet exercice médiatique (1). Mais ce qu’il a exprimé au cours de cette émission devrait d’autant plus suffire à résumer sa pensée politique, qu’il s’adressait à un public, l’auditorat sélect de France Culture, dont l’identité de classe constitue justement une réponse possible à la question posée.

« Soleil noir de la pensée », « philosophe le plus lu, le plus traduit, le plus commenté dans le monde ». Donnant « des conférences dans toute l’Europe, en Amérique, au Japon ou en Australie », il serait « l’un des derniers à avoir élaboré un système philosophique complet ». Bref, intrépide « défenseur de l’hypothèse communiste et pourfendeur du capitalisme », il serait tout simplement « un révolutionnaire » comme on n’en fait plus. N’en jetez plus, la cour est pleine… de courtisans. Le culte de la personnalité, unanimement répudié depuis plusieurs décennies, y compris par ceux qui s’y adonnaient avec le plus de zèle à la belle époque de la « contestation », se porte apparemment bien en France. La personne qui en est l’objet et qui ne répugne d’ailleurs pas à aider ses adulateurs à la hisser plus haut sur son piédestal, serait-elle hors du commun ? Sans doute, à la voir régulièrement sortir gagnante avec brio du petit jeu de « plus radical que moi, tu meurs », redevenu en vogue dans une partie de l’intelligentsia à nouveau en proie aux vieux démons de la « contestation » de l’ordre établi. Sauf que, parce que c’est précisément un jeu des plus répandus dans ce milieu, Alain Badiou — car on aura deviné que ce ne peut être que de lui qu’il s’agit ici — ne fait qu’ajouter son nom à la liste déjà longue des héros de la pensée critique morts au champ des honneurs officiels qui leur ont été rendus de leur vivant même, dont regorge l’histoire de la philosophie française.
Pourtant, ce serait avoir la vue un peu courte que de ne discerner dans ce personnage haut en couleurs (rouges) qu’un gourou narcissique ou un bouffon gonflé d’importance voire les deux à la fois, alors que les penseurs de haute volée partageant peu ou prou ce profil se pressent en assez grand nombre au portillon de la rue d’Ulm, pour ne rien dire d’autres hauts lieux de la pensée incarnée. À cet égard, A. Badiou ne dépare pas le lot. Ce qui le distingue néanmoins est, d’une certaine façon, ce qui le rend semblable à ses pareils, mais porté à un paroxysme qui fait de lui un représentant emblématique — on n’ose dire symptomatique — de la classe qui se reconnaît en lui tout en se méconnaissant elle-même comme telle : la petite bourgeoisie intellectuelle. Ou, du moins, une partie d’entre elle, celle qui, repartie en guerre contre l’ennemi de classe supposé, a résolument choisi de mener un combat aussi acharné que sans risques dans les amphithéâtres universitaires et les salles de séminaires.

À la différence des néo-petits bourgeois « degôche » qui ont l’habitude de s’avancer déguisés sous des oripeaux divers, dont celui du « citoyen », ectoplasme impalpable mais omniprésent revenu à la mode depuis quelque temps déjà, Badiou rappelle au détour d’un entretien qu’il appartient à la « tranche supérieure des classes moyennes ». En se gardant bien toutefois de poser la question — ce qui supposerait qu’il se la soit posée au préalable lui-même — d’un lien éventuel entre cette appartenance, la Weltanschauung qu’il professe et son succès auprès d’un public qui voit à juste titre en lui un miroir flatteur lui renvoyant l’image avantageuse qu’il se fait de lui-même. Bien sûr, une telle mise en relation ne manquerait pas de renvoyer, aux yeux de l’intéressé et de ses groupies, à un « sociologisme » qui, pour être d’inspiration bourdivine, ne lui apparaîtra pas moins éminemment primaire voire vulgaire. Et pourtant…
Unanimes par définition à considérer comme une évidence le fait que « nos démocraties » sont des sociétés de classes, les marxistes de la chaire et assimilés répugnent pourtant paradoxalement à parler de celle à laquelle ils appartiennent, en particulier de la place et du rôle dévolus à celle-ci dans ces sociétés. Classe médiane et médiatrice, la petite bourgeoisie intellectuelle est préposée par la division capitaliste du travail aux tâches de médiation destinées à assurer le relais entre dirigeants et exécutants, publics ou privés : conception, organisation, contrôle et inculcation. Une position et une fonction délicates, pour ne pas dire difficiles, à « gérer », notamment lorsque la conjoncture socio-historique conduit cette fraction dominante des classes dominées à passer au statut de fraction dominée des classes dominantes. De fait, le paradoxe évoqué plus haut n’est qu’apparent : le néo-petit bourgeois ne peut faire ce qu’il est structurellement amené à faire qu’à la condition d’ignorer, de manière volontaire ou inconsciente, ce qu’il est : un agent subalterne mais indispensable de la reproduction des rapports de production capitalistes. En d’autres termes, il ne peut « assurer », comme on dit, qu’à la condition ne pas assumer. Ce qui l’amène à vivre dans le déni et la mauvaise foi, l’« inauthenticité » aurait dit Sartre, les contradictions qui résultent de sa situation de go between assis le cerveau entre deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat.
Dans la plupart des cas, c’est en faisant l’impasse sur son identité de classe et tout ce qu’elle implique sur les plans idéologiques et politiques, que l’intellectuel néo-petit bourgeois — si tant est que l’on puisse recourir à ce pléonasme — résout le problème qu’il se refuse à poser. Il en va en revanche autrement pour celui qui se proclame progressiste ou, à plus forte raison, révolutionnaire, confronté dès lors à l’ambiguïté et à l’ambivalence de son engagement. Il usera alors des aptitudes quasi illimitées à la rationalisation acquises grâce à un cursus scolaire enviable pour tourner autour du pot aux roses. Ainsi mettra t-il sur orbite de nouveaux « concepts » tels, par exemple, ceux de « multitude » ou de « classe créative » pour, dans un cas, que s'estompent les différences et les antagonismes de classes dans une nuit opaque mais rassurante où tous les chats, néo-petits bourgeois ou prolétaires, seront gris ou plutôt rouges, ladite multitude étant censée s’opposer de manière irréductible à un « empire » aux contours tout aussi indistincts, et, dans l’autre cas, pour regrouper bourgeois modernistes et bobos branchés dans une même catégorie de happy few urbains et cultivés dont la « création » serait la vocation, en omettant de signaler que celle-ci a partie liée avec la production de plus-value et l’exploitation.
Alain Badiou, cependant, qu’une approche sociologique du monde social insupporte, préfère renouer, tout matérialiste qu’il prétend être, avec la tradition philosophique la plus classique: l’idéalisme. Foin d’« analyse concrète de situation concrète », comme le recommandait Lénine auquel il aime de temps à autre à se référer ! Pour lui comme pour ses semblables, la petite bourgeoisie intellectuelle n’existe pas puisqu’il ne l’a jamais rencontrée dans les écrits à partir desquels il a l’habitude de gloser, ou feint de ne pas la voir quand certains auteurs, Marx en tête, pourraient aider à déceler son existence. Mais, comme dit le proverbe, chassez le naturel — encore que l’on ait affaire, avec Badiou et consorts, à un ensemble de traits socialement déterminés —, et il revient au galop.
Interrogé par un faire valoir médiatique sur l’implication des classes populaires françaises dans la lutte anticapitaliste, Badiou leur dénie sans autre forme de procès toute capacité et toute volonté d’en être partie prenante et agissante. En effet, être intégré à une société du capitalisme avancé en ferait un groupe social relativement privilégié et ne la prédisposerait donc guère à avoir des visées révolutionnaires. On retrouve ici l’argument éculé de l’« embourgeoisement » des ouvriers des pays développés, bien que le mot ne soit tout de même pas prononcé. Comme nombre d’anciens gauchistes néo-petits bourgeois qui s’étaient réclamés jadis du prolétariat pour donner une allure démocratique à leurs ambitions et leurs aspirations, Badiou ne s’est visiblement pas encore remis du rendez-vous manqué qu’ils lui avaient imprudemment et impudemment fixé.
Certes, il admet que les conditions d’existence des ouvriers et des employés sous nos cieux n’ont cessé de se dégrader au cours des dernières décennies, et plus encore les perspectives d’avenir de leur progéniture. « Les classes populaires ne sont plus en état de penser que leurs enfants vont poursuivre leur ascension sociale », note cet observateur au regard acéré qui semble découvrir la lune, comme si pareil souci n’était pas aussi, jusqu’à l’obsession, celui de la petite bourgeoisie intellectuelle qui envoie ses héritiers boire les paroles de Badiou et ses pareils dans les établissements d’enseignement de choix réservées à la future élite de la nation. Bien plus, non seulement les prolos français et des contrées voisines ne sont pas mûrs pour la révolution, avertit Badiou, mais, taraudés par la « peur de perdre ce qu’ils ont », ils sont prêts, pour beaucoup d’entre eux, quand ils ne s’abstiennent pas lors des élections, à se jeter dans les bras de Marine Le Pen, c’est-à-dire de la réaction. Le diagnostic du philosophe de la rue d’Ulm est sans appel : ils sont « réactifs » pour ne pas dire réactionnaires. Le mépris de classe typiquement néo-petit bourgeois a en tout cas de beaux jours devant lui.
Heureusement, tout n’est pas perdu dès lors que l’on tourne les regards vers la classe ouvrière des économies capitalistes « émergentes », émergente elle aussi, où l’exploitation la plus féroce aide celles-ci à émerger. Là résideraient les forces sociales qui vont balayer le vieux monde pour peu qu’une « nouvelle internationale » soit mise en chantier. Par qui ? Devinez ! À l’échelle mondiale, qui est celle à prendre désormais en considération, « notre tâche est de saisir toute occasion pour organiser les milieux populaires », proclame Badiou qui ne doute de rien et surtout pas de lui-même. Et l’on ne s’étonnera guère de le voir entonner une fois de plus le vieux refrain avant-gardiste d’une intelligentsia toujours prompte à « s’appuyer sur les masses » pour prendre le pouvoir avant de les écraser une fois parvenue aux sommets. En attendant, le prolétariat hexagonal ayant failli à la mission que Marx lui avait assignée, on pourra toujours réimporter le tiers-mondisme à domicile en misant par exemple, comme le préconise Badiou, sur les travailleurs africains immigrés, avec ou sans papiers, pour qu’ils se laissent convertir par leurs nouveaux bergers marxistes. Comme si le slogan « une seule solution, la révolution » qui avait autrefois retenti aussi dans leurs pays d’origine n’avait pas été remplacé depuis belle lurette dans leurs esprits par un autre, plus implicite mais aussi plus effectif : « Un seule solution, l’émigration ». Non pour y poursuivre en exil la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste, mais pour survivre tant bien que mal, avec pour horizon l’accès au paradis consumériste.
Peu importe : « Nous entrons dans une période inventive et merveilleuse », s’exclame Badiou. « Je sens des signes d’une réapparition d’idées hostiles au capitalisme » prophétise-t-il, annonciateurs d’« une atmosphère idéologique et politique profondément modifiée dans les années qui viennent ». Le « système philosophique complet » qu’il serait le seul à avoir réussi à élaborer depuis Jean-Paul Sartre, si l’on en croit la rumeur, a trouvé son pendant politique : le communisme auto-sugestionnaire.
Vénéré plus que jamais par Badiou avec une persévérance coquette qui a le don de faire sortir de leurs gonds pourtant bien huilés les renégats gourmés du maoïsme, le Président Mao, à qui l’on peut imputer bien des choses sauf d’avoir manqué de réalisme, se plaisait à rappeler aux bonnes âmes rêvant de l’accouchement sans douleur d’un monde nouveau que « la révolution n’est pas un dîner de gala ». Une vérité difficilement contestable. Mais, ce que Alain Badiou laisse transparaître, avec un contentement évident, d’un agenda mondain surbooké, donne plutôt l’impression qu’elle constitue surtout pour lui un thème de discussion très prisé dans les dîners en ville.
Il lui arrive aussi quand même de déchoir en tenant des propos que l’on pourrait qualifier de comptoir, fût-ce celui de La Coupole ou du Balzar. Ainsi à propos du terrorisme, expédié à l’aide de quelques appréciations à l’emporte-pièce. Il ne serait que « l’envers du parlementarisme », une « calamité », une « niaiserie ». Sans que l’on sache exactement si Badiou se réfère aux dérives du gauchisme européen, à la résistance palestinienne ou attentats islamistes. Pour ne pas parler du terrorisme d’État qui tend à devenir une composante de l’action des « États de droit », dont Badiou ne parle d’ailleurs pas, à la différence d’un Noam Chomsky, plus « connu dans le monde entier » que Badiou, n’en déplaise à celui-ci, et plus modeste aussi, qui s’emploie à en disséquer patiemment les ressorts (2).
Et voilà qu’après avoir, comme tant d’autres, à son tour relu et surtout révisé Marx, sous couvert d’« actualiser sa pensée », Badiou s’attaque à Platon, dont « on a besoin aujourd’hui », et dont il reconnaît pour s’en vanter avoir fait un « usage personnel ». Comme si ce n’était pas la règle pour toutes les relectures autorisées ! Qu’il ait jugé bon de « réécrire » La République est somme toute dans l’ordre des choses : le philosophe-roi ne pouvait être remis au goût du jour que par le roi des philosophes. « Je l’ai rendu théâtral », précise Badiou, avouant à qui veut bien l’entendre, pour en faire un titre de gloire supplémentaire, qu’« en tant que conférencier », il se sent « acteur », et qu’il avait été tenté dans sa jeunesse de faire carrière sur les planches avant de décider de battre l’estrade en faveur de la révolution.
On évitera donc, en guise de conclusion, tout rapprochement, en dépit de leur origine de classe commune et des déterminations qui en résultent, entre ce maître à penser l’« hypothèse communiste » et les transfuges diplômés passés dans le camp de la contre-révolution. À la différence d’un BHL ou d’un Glucksmann dont le pouvoir de nuisance ne saurait être négligé, le seul reproche qu’Alain Badiou pourrait finalement encourir, pour peu que l’on se refuse à se gargariser de mots pour s’intéresser plutôt aux choses, est d’être, contrairement à ce qu’il imagine — il se dit « dangereux », mais « pas assez » — totalement inoffensif. Encore que cette innocuité pourrait être considérée comme une qualité majeure si l’on adopte le point de vue des dominants que Badiou se fait fort d’affronter. « Je ne suis pas dans la tradition communiste. J’y vais », proclame-t-il. Sans s’apercevoir, pas plus que ceux qui le suivent, qu’il ne fait — avec un talent certain, reconnaissons-le — que du surplace.

Jean-Pierre Garnier

Notes :_______________

1 -  Tête à tête, émission sur France Culture de Dominique Taddei, dimanche 11 décembre 2011.

2 -  Noam Chomsky, Autopsie des terrorismes Les attentats du 11-sepembre & l’ordre mondial, Agone, 201

Posté par Leolonico à 19:29 - Nos positions - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

04 juin 2013

L’écœurement n°04, la revue du désœuvrement actif

 Couv revue l'écoeurementn°4 copiernet

Cliquez sur l'image pour avoir le PDF

L'écoeurement n°04

Sommaire

Page 3 à 5 : Edito (Léolo)

Page 7 à 16 : L'architecture entre le politique et la politique (Jean-Pierre Garnier)

Page 17 à 19 : Nous sommes la race des survivants (L'un-nous d'entre nous-autres)

Page 21 à 29 : Compte-rendu de la soirée sur la punition (Manuela Rodriguez)

Page 31 à 40 : Le nouvel ordre local (Jean-Pierre Garnier)

Page 41 à48 : L'usager sans usage (Léolo)

Page 49 à 50 : De la présence-absente et de la tyrannie des dispositifs (Jordan)

 
Anti-Terrorisme
Manifestations Monde en lutte Nos positions Soutien Tags cuisine TEFMORB Chants révolutionnaires Liens
« octobre 2019 
dimlunmarmerjeuvensam
  1 2 3 45
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31   
Flux RSS des messages
Flux RSS des commentaires