Amour, émeute et cuisine

Quelques pensées sur la civilisation, considérée dans ses aspects politiques, philosophiques, et culinaires, entre autres. Il y sera donc question de capitalisme, d'Empire, de révolte, et d'antiterrorisme, mais aussi autant que faire se peut de cuisine.

13 décembre 2016

Les inculpés de Tarnac écrivent au président de la cour de cassation

Paris, le 7 décembre 2016

Monsieur le Président,

Le Parquet antiterroriste qui, dans cette affaire, a fait montre d’une remarquable constance dans l’aveuglement, s’est donc pourvu en cassation contre l’arrêt de la Chambre, après avoir perdu son appel contre l’ordonnance des juges d’instruction. On peut y voir une marque de cohérence ou d’entêtement ; les observateurs les plus détachés y ont vu une folie furieuse. Nul n’ignore en France, du moins parmi ceux qui se sont un peu renseignés, que l’affaire de Tarnac est un montage politique. Des livres entiers, des centaines d’articles, des enquêtes-fleuves en ont mis à nu une bonne partie des dessous ; et ils sont tous scandaleux. Alain Bauer, l’un des initiateurs de l’affaire, en est réduit depuis des années maintenant à ironiser sur le sujet, et à railler sa qualification terroriste. La 17e chambre du TGI de Paris a relaxé notre conseil, Jérémie Assous, sur le fondement de l’offre de preuve, conformément aux réquisitions de la chef même de la section concernée du Parquet. Jérémie Assous était donc bel et bien fondé à qualifier l’OPJ Bruno Mancheron, l’auteur du faux PV D104 et de tant d’autres faux dans cette procédure, de « faussaire ». Il n’y a que du côté de la section C1 du Parquet que l’on refuse de se rendre à l’évidence : tout cela n’est qu’un immense et flagrant fiasco. À peine a-t-on réussi à sauver les meubles en faisant obstacle, au cours de l’instruction de Paris et de Nanterre, à toutes nos demandes d’actes comme, au reste, à tout ce qui aurait pu contribuer à la manifestation de la vérité. Et pour cause, cela aurait amené, tôt ou tard, à la mise en cause de parties entières des services de renseignement, de l’appareil antiterroriste et bientôt de l’appareil d’Etat. C’était en un sens eux ou nous. On a fait en sorte que ce soit nous, même si cela n’est pas allé sans quelques victimes collatérales. Un juge d’instruction, pris en flagrant délit de partialité et de manipulation, a dû déguerpir. Un agent de la SDAT, censé avoir suivi Yildune et Julien, a prétendu être à la même heure en deux points distants d’une centaine de kilomètres tandis qu’il apparaissait finalement que les présumés saboteurs étaient en fait déjà rentrés à Paris à l’heure supposée du sabotage. Et ainsi de suite. Chaque nouveau rebondissement de l’affaire a marqué aux yeux de tous un nouvelle chute de la Justice dans le ridicule. Et pour nous, nous avons quand même pu accumuler les preuves des faux successifs – ceux qu’il a fallu faire pour couvrir les faux initiaux. Mais de toute évidence, dans ce genre de procédures et sur ce terrain-là, il n’y a pas de lutte à armes égales.

Le non-lieu agrémenté d’excuses publiques de la part de l’État nous a toujours semblé être le minimum qui nous était dû. Cette affaire a suffisamment dévasté nos vies – d’une sorte de dévastation pour laquelle il n’est pas de contrepartie. Il est donc inconcevable que nous venions quémander devant vous le respect d’un arrêt de la chambre de l’instruction qui, tout en revenant sur la qualification terroriste, valide les mille autres aberrations de ce dossier. C’est un non-lieu total que nous revendiquons ; et chacun sait que nous l’aurions obtenu de longue date s’il n’avait pas fallu ici protéger des services et des intérêts auxquels on ne peut rien refuser, à commencer par la dispense d’une humiliation publique. Nous laissons donc la Cour démêler la façon dont la Justice va pouvoir se sortir du pétrin où elle s’est mise par sa propre faute.

Avec le temps, et parce que les mécanismes judiciaires sont manifestement faits pour vous exproprier de votre propre destin, nous sommes en quelque sorte devenus les observateurs de notre sort dans une affaire qui, au bout de dix ans, ne nous concerne plus vraiment. Et comme tout observateur, nous avons pris l’habitude de faire des observations. Nous vous les livrons ici.

Il n’a pas manqué, dans ce dossier, de juges d’instruction farouchement partisans, d’experts mandatés pour dire ce que l’on attend, d’auditions arrangées, de contradictions qui crèvent les yeux et sur lesquelles on se garde bien d’enquêter, de subterfuges procéduraux et autres « reconstitutions » scandaleuses. Mais, avouons-le, nous ne nous attendions pas à ce que le rapporteur, supposément « neutre », « objectif », pour l’examen de ce pourvoi devant la cour de Cassation soit le juge Jean-François Ricard en personne. On a donc confié la synthèse « impartiale » du dossier de Tarnac à un homme qui fut le bras droit du cowboy Bruguière dont la postérité retiendra autant le soin à ensabler les procédures gênantes que le rôle dans le procès Chalabi. À un homme qui, aux dires de Marc Trévidic lui-même, dans son livre Au coeur de l’antiterrorisme, voit son rôle de juge d’instruction comme un « combat » contre un « adversaire » contre lequel il faut déployer des « stratégies », avec tout ce que cela suppose d’accommodements avec le droit - « Juger un terroriste, assume-t-il, c’est certes juger un acte terroriste, mais c’est aussi juger une conviction ». Un homme qui fut le conseiller informel à l’antiterrorisme de Michèle Alliot-Marie quand elle était ministre de la Défense avant que celle-ci ne tente de se propulser au poste de Premier Ministre grâce à nos arrestations. Le juge Ricard dont les câbles américains, révélés par WikiLeaks et jamais démentis par personne, ont exposé les singulières conceptions en matière de lutte antiterroriste. Pour rappel : « Le 9 mai 2005, l’ambassade [américaine] narre une rencontre avec le juge Jean-François Ricard. Celui-ci explique que les magistrats tel que lui, spécialisés dans l’antiterrorisme, bénéficient du "bénéfice du doute". Il prend comme exemple le dossier Djamel Beghal, arrêté en 2001 et soupçonné d’un projet d’attentat contre l’ambassade américaine à Paris. "Ricard dit que les preuves [contre lui et ses complices] ne seraient pas suffisantes normalement pour les condamner, mais il estime que ses services ont réussi grâce à leur réputation." » (Le Monde, 29 novembre 2010) Le juge Ricard, donc, qui non content de goûter le flou opportun de l’incrimination d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » (AMT), se vantait à l’ambassade américaine d’avoir acquis une si rare intimité avec les RG, la DST et la DGSE que ces services lui laissaient consulter toutes sortes d’informations non judiciarisables du fait des moyens peu scrupuleux employés pour les obtenir. Un homme, enfin, qui a livré aux autorités américaines quantités d’informations sur des dossiers en cours. On a donc confié la synthèse, pour la cour de Cassation, du dossier de Tarnac, une affaire d’État, à un homme de la raison d’État. C’est à cet apôtre de l’antiterrorisme que l’on a délégué la tâche d’établir les bases du débat quant à la qualification des faits. Quelqu’un a dû juger qu’il devait manquer une pointe de scandale au scandale que n’a cessé d’être, depuis son premier jour, le traitement judiciaire de ce dossier.

Sans surprise, le parti pris du rapport du juge Ricard crève les yeux. Ce qui importe dans ce rapport de part en part hostile, est l’argumentation portant sur l’AMT. Il n’y a en effet, en droit français, besoin d’aucune infraction caractérisée pour être condamné pour terrorisme ; le fait de « participer à un groupement » ayant vocation à « troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur » est en soi déjà un « acte terroriste ». Et il suffit à cela d’un « élément matériel » qui peut-être un tract, un simple propos voire un silence. Et d’année en année, on voit ainsi s’étendre la liste des « actes terroristes » - consultation de site, fréquentation, train de vie « injustifié », « soutien », « apologie du terrorisme », etc. L’incrimination de terrorisme ne cesse de s’étendre, en amont, dans le potentiel, le « préventif », et en aval, dans l’infime, le quotidien. Il ne manque pas d’éléments de doctrine pour dénoncer comme une dérive voire comme un naufrage cette évolution du droit pénal, qui ne cesse de se rapprocher de ce que Günther Jakobs a théorisé comme « droit pénal de l’ennemi ». On se reportera ainsi avec profit au numéro 1 de la Revue de Science Criminelle et de droit comparé paru en 2009. On lira avec un égal intérêt le dernier numéro de la Revue de politique criminelle, et notamment l’article d’Olivier Cahn, « Cet ennemi intérieur, nous devons le combattre », ou celui de Virginie Sansico, qui rappelle que la première occurrence, dans le code pénal français, de la notion de « terrorisme » est bien évidemment le fait de Vichy. Curieusement, ce ne sont pas de tels éléments de doctrine, ni même les observations critiques de Julie Alix sur les évolutions de l’antiterrorisme, qui sont cités dans le rapport du juge Ricard. Ce dernier mentionne bien certains passages de sa thèse, mais omet, par exemple, celui-ci : « L’analyse de la criminalité terroriste met en lumière qu’en la matière, seule préside à la décision d’incrimination l’existence d’un besoin répressif. Le constat est donc celui d’une totale instrumentalisation de l’incrimination pénale au service de la politique criminelle antiterroriste ». On ne s’étonnera pas non plus que le juge Ricard ait préféré citer, pour seul philosophe, Raymond Aron plutôt que Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Giorgio Agamben. Mais le juge Ricard ne répugne pas non plus aux falsifications mesquines, comme de mentir sur la distance entre deux villes afin de mettre en cause un non-lieu deux fois prononcé en notre faveur – non, monsieur Ricard, la distance entre Baccarat et Vigny est de 90 km par la route la plus courte et de 104 km par la route la plus rapide, et non de 70 km ! Décidément, ce monsieur a de beaux restes de ce talent inquisitorial qui fit sa fuyante gloire.

Nul doute que nous n’oeuvrions, dans la mesure de nos maigres moyens et parmi tant d’autres, à l’advenue d’une insurrection, ou du moins à la mise à l’arrêt d’une société qui va si manifestement dans le mur. Nul doute que cela puisse représenter, aux yeux de certains, un « grave trouble à l’ordre public ». Nul doute que la législation antiterroriste française soit au fond assez brumeuse pour permettre de couronner d’une cassation le monument de forfaitures qu’est ce dossier. Mais si vous deviez arguer de l’Insurrection qui vient pour nous renvoyer devant un tribunal antiterroriste, alors faites-le devant une cour d’assise, et non en catimini devant un tribunal correctionnel. Il vous est loisible de casser tous les jugements précédents, mais n’ayez pas la mesquinerie de priver notre défense d’un authentique procès où l’on peut enfin entendre juges d’instruction, policiers et politiques, que soit mis sur la place publique ce que tout le monde sait ou devine : les mensonges et les faux d’agents assermentés, les manipulations de l’instruction et toutes les intrigues politiciennes qui ont fait cette affaire. Or cela, seule la cour d’assise nous le garantit. Il est crucial que, si un écrit tel que l’Insurrection qui vient devait désormais constituer un « élément matériel » suffisant à caractériser une « entreprise terroriste », ses centaines de milliers de lecteurs à travers le monde en soient avisés. Il faut toute la publicité à une décision à ce point politique. Vous n’oublierez pas, alors, d’incriminer conjointement les lecteurs de Rimbaud :

Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! »
En vous priant d’agréer…,

Christophe Becker Mathieu Burnel Julien Coupat Bertrand Deveaud Manon Glibert Elsa Hauck Benjamin Rosoux Aria Thomas

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29 novembre 2016

Lettre à nos cousins d'Amérique

LETTRE A NOS COUSINS D'AMÉRIQUE

 

Aujourd’hui, très rares sont ceux qui savent encore ce que sont ou plutôt ce qu’étaient l’État et le politique (et donc « l’histoire »).

Lettre d’Alexandre Kojève à Carl Schmitt (28 juin 1955)

 

Ainsi donc, le Joker a pris la Maison Blanche. Et ce n’était pas prévu dans le scénario. Il n’a pas eu besoin d’un camion bourré d’explosifs ni d’un compte-à-rebours défilant sur une horloge à cristaux liquides. Il s’est contenté de se présenter aux élections, le plus démocratiquement du monde, et il les a gagnées.

La nouvelle a été universellement accueillie dans l’incrédulité, affligée pour les uns, exultante pour les autres. C’est toujours un événement, en ce monde, qu’une vérité vienne au jour et se manifeste ; il est alors de coutume de l’enterrer aussi vite que possible sous des tombereaux de « commentaires », d’« explications » et autres bavardages. On révoque le fait advenu au motif qu’il n’aurait pas dû arriver, que c’est un accident. Le problème, c’est qu’à mesure que l’accident devient la règle, que le Brexit l’emporte au Royaume-Uni ou le sanglant Duterte aux Philippines, on a de plus en plus de mal à masquer l’irréalité de « ce qui devrait être ». Disqualifier comme « fasciste » le résultat de procédures que l’on répute « démocratiques » par ailleurs ne fait qu’ajouter à la malhonnêteté, et à l’aberration.

L’élection de Donald Trump à la présidence américaine, prenons-la plutôt comme un moment de vérité. Formulons les vérités anciennes ou nouvelles qui y éclatent. Voyons le réel que cela dessine, et comment s’y orienter dès lors.

1 – L’élection n’a rien d’une procédure « démocratique ». Elle a été pratiquée dans toutes sortes de régimes monarchiques. Le Pape lui-même est un élu. Le suffrage universel est une procédure plébiscitaire. Le plébiscite a toujours été plébiscité par les dictateurs. Ainsi, le premier Président de la République « élu démocratiquement » en France fut le dictateur Louis-Napoléon Bonaparte.

2 – La dictature est une institution, et non la négation de toute institution. Elle a été inventée par la république romaine afin de faire face le plus efficacement possible à une situation d’urgence – une sécession de la plèbe, par exemple. Si le dictateur se voit attribué les pleins pouvoirs, c’est afin de sauver la République ou de rétablir la « situation normale ». La dictature est une institution républicaine.

3 – La politique est essentiellement l’art de la manipulation des apparences, du faux-semblant, du stratagème, des jeux à trois bandes, du coup d’État permanent, de la mauvaise foi et de la domination, bref : du mensonge efficace. Quoi de plus logique que d’élire comme président un menteur patenté ? Ceux qui voient dans cette élection le triomphe d’une politique de la « post-vérité » parce que le vainqueur du jour ne s’est jamais soucié de « respecter les faits » tentent lamentablement d’occulter l’évidence que s’il a été élu, c’est précisément parce qu’il incarnait la vérité de la politique, la vérité de son mensonge. Ce qui rend la gauche partout haïssable, c’est de mentir sur le mensonge en faisant de la politique avec des bons sentiments. Chaque fois que la gauche s’en est pris à l’obscénité de Trump, elle n’a donné à entendre que le caractère faux-cul de son propre moralisme. La retenue dont la gauche se prévaut est aussi bien retenue de la vérité, qui éternise le règne du mensonge. C’est ainsi que Trump est devenu, pour certains, le nom de la fin du mensonge. Il leur manque seulement d’avoir lu Gracian, qui disait de l’homme de cour : « Quand son artifice est connu, il raffine sa dissimulation, en se servant de la vérité même pour tromper. Il change de jeu et de batterie pour changer de ruse. Son artifice est de n’en avoir plus. »

4 – Si gouverner se réduit, de nos jours, à l’exercice d’une communication d’urgence ; si les hommes politiques ne font plus que jouer leur propre rôle dans une sorte de spectacle de divertissement accessible à tous ; s’ils ne s’attachent ainsi qu’à repousser jour après jour l’examen de l’ensemble des questions vitales dont l’irrésolution mine nos existences ; si l’exercice du pouvoir d’État ne vise plus qu’à fournir un leurre permettant à tous ceux qui détiennent un réel pouvoir, parce qu’ils ont des intérêts réels dans le monde, de continuer à les servir ; si donc le gouvernement n’est plus dans le gouvernement et si ses palais sont vides ; alors il est hautement rationnel d’élire comme président un bateleur professionnel issu de la télé-réalité. Un guignol est tout simplement le meilleur candidat pour jouer le rôle principal dans un théâtre de guignols.

5 - Depuis le temps que la « démocratie est en crise », les experts se perdent en considérations superflues sur le « vote d’adhésion » et le « vote de protestation ». Ils seraient bien avisés d’ajouter à leurs pauvres catégories un nouveau venu : le « vote de mépris ». On ne peut tenir pour rien le fait que tout un ensemble d’ennemis libertariens de tout gouvernement ait voté pour Donald Trump. Porter un être méprisable à une fonction que l’on méprise, mettre un personnage grotesque à la tête d’une instance que l’on juge superflue, y a-t-il façon plus efficace de manifester son inanité ? Faire du néant le président est une façon comme une autre d’anéantir la fonction présidentielle. Il n’en demeure pas moins loisible à chacun de se croire malin en déplorant le triomphe de l’« idiocratie ».

6 – La rencontre avec l’homme blanc a laissé un souvenir impérissable à un certain nombre de peuples amérindiens, souvenir qui ne s’est pas perdu là même où les peuples en question ont péri exterminés. De l’avis général, l’homme blanc est un être vulgaire, menteur, insensible, narcissique, féroce, hypocrite, avide de gain, ignorant de tout ce qui l’entoure et pour qui rien n’est sacré ; c’est un criminel, un violeur, un nihiliste, un malade, un misérable jusque dans l’opulence. En se donnant un dégénéré de la trempe de Donald Trump pour président de « l’hémisphère occidental », les citoyens des État-Unis ont tenu à faire de cette vérité un fait éclatant, et pour certains aveuglant. [1]

7 – Partout dans le monde l’édifice juridico-formel de l’État est en voie d’être démantelé au nom du critère policier de l’efficacité, qui ne coïncide pas par hasard avec un idéal du management. Là où les fins font défaut, que reste-t-il comme finalité présentable que l’intensification infinie des moyens purs ? Purges d’ampleur soviétique, répression à balles réelles, incarcération de masse, « lutte contre le terrorisme », état d’urgence, « politique d’immigration », propagande éhontée, « lutte contre la drogue », massacres paramilitaires et citoyens, liquidations d’opposants sans élucidation prévue : ce n’est pas que « l’état d’exception devient la norme », c’est qu’une certaine forme de gouvernementalité se propage à vive allure à travers le monde. Le président Duterte, le « Trump philippin », qui propose le nombre d’exécutions extra-judiciaires dans les rues du pays comme mesure de l’efficacité de sa politique, et incite les citoyens à se joindre d’enthousiasme au bain de sang, indique une voie en même temps qu’un nouveau paradigme de l’exercice du pouvoir, tout en « transgression ». Évidemment que le plus inquiétant dans ce paradigme philippin est qu’il y ait encore là des associations de défense des droits de l’homme qui s’interrogent publiquement si l’on ne serait pas en train de « sortir de l’État de droit ».

8 – La civilisation occidentale n’en finit plus de finir. Cela fait partie, depuis plus d’un siècle maintenant, de la torture qu’elle s’inflige à elle-même ; à tel point que même ses plus fanatiques partisans n’y tenaient plus. Ils ont donc voté pour Donald Trump en un immense « Qu’on en finisse ! ». Ils ont littéralement préféré une fin effroyable à un effroi sans fin. Ce qui s’exprime ici, c’est en même temps qu’un certain goût calviniste de l’apocalypse une volonté de catastrophe proprement occidentale. Il y a là une façon de céder au vertige, de cesser de se retenir, un besoin d’affrontement décisif, ou pour dire cela en termes théologiques une rupture du katechon qui sera suivi d’effets, bien au-delà des États-Unis.

9 – Depuis sa naissance grecque, la démocratie travaille essentiellement à conjurer la guerre civile - la guerre civile qui lui a donné naissance non moins que celle qui lui permet de se maintenir, mais surtout la guerre civile en tant que réalité ultime de la coexistence entre les différentes formes-de-vie, humaines et non-humaines. La guerre extérieure est, elle, depuis Athènes, la façon la plus banale de conjurer la guerre intestine. C’est un trait de la démocratie que de traiter ses ennemis en « ennemis de la civilisation », en « barbares », en « monstres », en « criminels » et plus récemment en « terroristes », bref : de les rejeter en dehors de « l’humanité ». C’est cette façon de mener la guerre que Trump a « rapatrié à la maison », a ramené au sein même de la politique classique, en traitant Hillary Clinton non en adversaire avec qui il y aurait à débattre, mais en « criminelle » qu’il jurait d’envoyer en prison. C’est ainsi que la politique démocratique est, une nouvelle fois, devenue la continuation de la guerre par d’autres moyens. Entre gens distingués, longtemps, on a préféré parler de « pacification » plutôt que de contre-insurrection. Ce n’est manifestement plus le cas. Si la démocratie est essentiellement cette forme de la guerre civile qui consiste à nier la guerre civile, un certain nombre de citoyens des États-Unis ont voulu qu’elle soit désormais visiblement ce qu’elle est essentiellement. Voilà l’un des premiers pas que la démocratie en Amérique fait hors des sentiers prévus par Tocqueville, précédée, dans cette voie, par la Russie.

10 – La victoire de Trump se présente si évidemment comme la revanche des vaincus de la Guerre Civile américaine des années 1860 que le risque est grand, tout en percevant enfin le continuum souterrain de la guerre civile, de le voir comme celui d’une malédiction qu’il faut déplorer, et non comme un fait qu’il faut assumer. Cette élection peut fonctionner, par-delà le caractère fantoche de la présidence états-unienne, comme un signal de vengeance, comme un blanc-seing donné à la police pour assassiner autant de Noirs et de gauchistes qu’elle l’entend. Il est toujours difficile de pardonner à ses victimes tout le mal qu’on leur a fait. Et il est vrai que les partisans de Trump ont l’air, dans l’ensemble, bien armés. Mais on peut aussi imaginer que la folie manifeste du nouveau gouvernement le mette face à une nouvelle guerre de sécession à front renversé, que l’illégitimité du nouveau pouvoir nourrisse une fragmentation infinie du territoire national, une fin des États-Unis d’Amérique, où à la multiplication des milices répondrait enfin la multiplication des communes. Ce qu’il y a d’essentiellement inéligible dans le personnage pourrait tuer, par contact, la fonction qu’il devait occuper, et le système dans lequel cette fonction s’inscrivait. L’aberration régnant au centre pourrait amener la fin de toute centralité. Plus d’État, que des territoires à parcourir, ou à éviter. Fin des hégémonies. Puis contagion de discrédit parmi l’ensemble des dirigeants occidentaux par simple contact avec Trump : comment encore prendre au sérieux un chef d’État qui fait semblant de prendre au sérieux ce Donald ? Une dernière question pour la route : qu’adviendra-t-il de l’administration des choses et du gouvernement des hommes, lorsqu’ils ne pourront plus revêtir le masque impersonnel de l’État ?

Nous vous envoyons ces quelques pensées de France, chers cousins, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, quel que soit le sort que le système électoral nous réservera à nous, ici, dans quelques mois, ou pas. (Cf : Lundi matin)

Washington l'esclavagiste

Note

[1Nous nous permettons de leur recommander, pour approfondir cette intuition, la lecture de l’article méconnu de Georges Devereux « La schizophrénie, psychose ethnique ou la schizophrénie sans larmes ».

Posté par PhilibertdePisan à 08:31 - Nos positions - Commentaires [0] - Permalien [#]
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